Chercheuse en résidence

 

Chercheuses de trésors*

Je n’écris pas pour les universitaires, les détectives structuralistes, j’écris pour les putains de la Main…
– Josée Yvon

J’ai bu livide du vin sans image
En cherchant à gripper la lumière
Échappée des ampoules comme une offense à la grandeur
Le sol a retenu ma volonté épave
D’un sens à répétition
– Kim Doré

 

« Je les appelle les filles avec les clés ». Ces clés sont celles du théâtre et c’est ce surnom que Ginette Noiseux m’a donné à mon tour quand elle m’a invitée à percevoir ESPACE GO comme ma nouvelle maison. Quel privilège de pouvoir faire comme chez soi dans cette demeure, une demeure assez solide pour contenir l’intensité de Woolf, Arcan, Smith, Stein et de la Chenelière sans craquer. Parce que c’est bien de cela dont il s’agit : d’intensité.

Je ne me définis plus comme une féministe radicale*, parce qu’il me semble que nous avons échoué à prendre soin de ce mot, à le protéger de l’usure et de la dissolution. Nous voulions qu’elle éclaire notre route, mais quand l’unité de mesure est le statu quo, la radicalité est une lampe éteinte. En 2019, espérer vivre dans un monde décent devrait être très ordinaire. Très banal. Pas radical. Alors j’ai envie de dire que je suis une féministe intense, et qu’en ce sens, je m’intéresse avec intensité à la dignité de tous et de toutes et à la vie sur Terre, ce qui m’a donc amenée à lire sur les théories critiques du capitalisme, sur les inégalités de genre, de racisation et de classe, sur l’éducation, sur les pratiques queer et décoloniales, sur le capacitisme… Une seule chose, néanmoins, sait me réparer le cœur aux endroits que j’ignore brisés : les arts vivants.

Ce billet est le premier de ma résidence de recherche de trois ans, la première en son genre, qui commence alors que je suis pourtant, pourtant et encore, au début de ma démarche de chercheuse. Même à 35 ans, je recommence*. C’est qu’à l’instar de mes collègues universitaires féministes, je ne suis pas une chercheuse orthodoxe.

Les universitaires qui maintiennent une posture féministe – parce que c’est bien de ça dont il s’agit, de maintien et d’endurance* – savent bien vivre en décalé, articuler des régimes de fidélité incompatibles, déjouer les codes institutionnels, mettre les bouchées doubles à titre de féministes et à titre de femmes, faire rentrer des carrées dans des cercles, sourire, se barricader, feindre, agir. Calme. Stratégie. Rigueur. Détournement. Si composer une saison paritaire exige des directions artistiques un déploiement considérable d’efforts, il en va de même pour les enseignantes qui souhaitent offrir un corpus de lectures décent… Tout reste tellement encore à faire. Et Woolf nous avait prévenu·es : penser nous devons.

J’ai vécu dans plusieurs villes. Je serpentouille à travers les frontières, les disciplines, les groupes d’activistes, les universitaires, les artistes, les projets, les nœuds de pensée, les rencontres. Je partage mon temps entre New York la bête puissante et Montréal, beaucoup plus douce. Je suis une marcheuse. Je rêve en marchant, j’ai traversé un pays d’est en ouest en marchant. Je pense aux spectacles que je vois en marchant. Je marche, ou bien je cours. Je cours tout le temps : le parc du Cinquantenaire, Prospect Park, le parc La Fontaine. Je suis constamment en déplacement, littéralement et métaphoriquement.

À devoir créer des ponts entre des langages, des référents et des humains d’ici et d’ailleurs, je suis devenue une spécialiste des entre-deux, des zones interstitielles, des petits espaces vides entre des choses dissemblables. Ça tombe bien, comme ce qui nous captive ici, ce sont précisément les alliances et les désaveux entre les féminismes et les esthétiques scéniques. En d’autres mots, 1- Je suis une spécialiste de l’interstice. 2- Je cherche des trésors. Je pense que ces deux caractéristiques me qualifient pour le poste de chercheuse en résidence dans un théâtre, et je vous présente humblement ce que je veux chercher.

Je veux ne jamais oublier qu’on creuse la pensée au confluent du trouble et de l’amour, et qu’en ce sens, la scène nous offre des occasions infinies de renouvellement. Nous ne la pensons pas, nous pensons avec elle et c’est pourquoi un « théâtre féministe » ne peut se réduire aux intentions militantes. La scène met en lumière des apories que la théorie peine à problématiser.

Je veux trouver les mots justes, tout en honorant la puissance de l’indicible.

Je veux établir un dialogue avec Ginette Noiseux. Capitaine aguerrie, elle dit que la première année de résidence, on « établit un langage commun ». Ça tombe bien parce qu’il y a un réel travail de débroussaillage terminologique à faire. C’est pourquoi je propose comme point de départ à cette résidence un abécédaire. J’ai déjà fixé une règle. Lors du chantier féministe d’avril dernier, je me suis engagée à ne citer que des femmes pendant un an. Ô difficulté! J’en souffre déjà, mais j’apprends beaucoup.

Je veux apprendre à risquer ma parole de chercheuse. J’ai un problème d’exposition, une pudeur intellectuelle maladive : je faillis à partager ce que j’écris. Puissent les murs solides de GO m’accompagner dans ce risque.

Je veux une communauté de pensée. À l’instar des mondes de l’art, la recherche est une pratique collective. Il n’y aura pas de théâtre féministe s’il n’y a pas de communauté de pensée féministe, d’alliées, d’artistes, de chercheuses, de directrices artistiques, de spectatrices, d’éditrices, d’autrices, de commissaires et d’enseignantes féministes.

Je veux allier art et « féminismes » sans réduire l’un aux impératifs de l’autre, en déployant l’ensemble des possibilités et des intensités, en ne sacrifiant rien à la part de mystère et d’indocilité qui opèrent dans une œuvre ni à l’exigence de clarté qui distingue une bonne analyse.

Je veux articuler la fougue à la responsabilité. Je veux un féminisme inclusif, décolonial, anticapitaliste, antihétérosexiste et antiraciste. Un théâtre féministe ne peut se permettre de ne pas être exigeant. Très exigeant. Exigeant et magnifique.

Je veux répertorier et imaginer des dramaturgies féministes amples, puissantes, ambiguës, cosmiques, émancipées de leur devoir d’éducation militante. Parce qu’en ce qui a trait aux représentations, il y aura toujours des frictions entre le monde que nous avons et celui que nous nous souhaitons. L’art, c’est la capture des frictions.

Aujourd’hui, je veux recommencer par mes interrogations premières. Qu’est-ce que l’art? Qu’est-ce que le politique? Et surtout, surtout, je nous demande : de quelle intensité serons-nous capables? *

Je vous invite à chercher des trésors avec moi et à m’écrire tout au long de la résidence.

Au grand plaisir de vous rencontrer et de vous parler au café-bar d’ESPACE GO ou par courriel,

 

Emmanuelle Sirois
Chercheuse en résidence
Septembre 2019

Crédit photo : Martha Pluchino

 

Récipiendaire de la bourse d’études supérieures du Canada Vanier, Emmanuelle Sirois est Research Affiliate à la New York University, doctorante en études et pratiques des arts à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du conseil d’administration de l’Euguélionne, librairie féministe. Diplômée de l’UQAM, de l’Institut national de la recherche scientifique, de l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, de l’Université libre de Bruxelles, elle a été chercheuse invitée au Graduate Center de la City University of New York (CUNY), a été fellow à l’édition 2017 de la Mellon School of Theater and Performance Research à la Harvard University, dont le thème était « Research, Pedagogy, Activism », a participé à l’école d’été ProArt de la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich et a cofondé l’UPop Montréal ainsi que les RDV_art et politique à l’Usine C. Ses intérêts de recherche se situent dans le champ de la sociologie du théâtre. Paraitra sous peu aux éditions Nota Bene l’ouvrage Études de cas : Art, entre liberté et scandale, qu’elle a codirigé avec Julie Paquette et Ève Lamoureux.

 

 

Notes :

  • Hommage à la librairie de la rue Ontario où j’ai découvert Josée Yvon en déambulant.
  • Évidemment, je parle étiquette, nomenclature, mais le contenu du féminisme radical est à préserver.
  • Hommage à la grande autrice Evelyne de la Chenelière et à son texte magnifique Errance et tremblements : « Oui, recommencer agissait en moi comme un moteur puissant, un mouvement transformé en but, un principe directeur qui allait, sans relâche – du moins, je l’espérais –, renouveler mon impulsion d’écrire en lui donnant des possibilités infinies » (de la Chenelière, 2019 : 16)
  • Il faut lire à cet égard la préface de Patricia Hill Colins dans « Black Feminist Thought : Knowledge, Consciousness and the Politics of Empowerment ».
  • Une question formulée par la chercheuse Amélie-Anne Maillot. Elle me l’a offerte en cadeau.