Extraits de la pièce

BEAUTIFUL ENFANT
J’étais dans la forêt. Il faisait très chaud. J’ai décidé de chercher un lac.
J’ai marché pendant longtemps et je me suis perdue. J’ai crié, mais personne ne m’a répondu. J’ai continué de marcher plus loin. J’avais peur.

Je suis restée dans la forêt toute la journée. Plus tard le soir, il y a un monstre qui m’a prise par la main. Il m’a emmenée près d’un lac. Je n’avais plus peur. Le soleil se couchait. La lumière était belle. À ce moment-là, j’ai pensé : tiens, je pourrais mourir ici. Mais c’était pas important, ça ne me faisait pas peur. Je tenais le monstre par la main et j’étais vraiment… vraiment contente.

On entend des hurlements de loups sur fond de musique lugubre comme dans les films d’horreur.

 

WILL LE LOUP
— « Viens plus près de ta grand-mère ma chérie. Tu m’as tellement manqué, j’ai envie de te sentir tout contre moi. »

Le petit chaperon rouge s’allonge, toute nue, auprès du loup grand-mère.
Tout à coup elle sent quelque chose d’étrange.

— « Oh Grand-mère, comme tu es poilue!

— Ouais… C’est pour mieux me garder au chaud pendant les mois d’hiver mon enfant.

 

BEAUTIFUL
Le lendemain, quand je suis revenue à l’école, j’avais compris les règles.
Et quand on me posait une question, je donnais la réponse évidente et tout le monde était content, sauf moi. Parce qu’au fond de moi, je savais que j’avais raison. Je savais que quelque part, il doit y avoir une porte.
Une porte qui s’ouvre sur une réalité étrange, fascinante, cachée. Sur un monde fabuleux dont la plupart des humains ignorent l’existence.
Et depuis, je cherche cette porte.

 

LA MAÎTRESSE
Tout à coup envahie par un sentiment d’affection profond pour l’humanité entière, j’ai pensé : L’amour, c’est ça. Ce sentiment qu’on a d’être-là, totalement présent; la complicité, alors que l’on tient le bras de quelqu’un qu’on aime pendant qu’il vomit dans la rue. C’est ça l’amour.

 

BEAUTIFUL
« C’est vrai, il est avec une autre femme maintenant. Ça veut dire que je dois accepter sa mort. Je dois agir maintenant comme s’il était mort. Et c’est terrible parce qu’il est vivant. Et c’est horrible que je puisse penser cela parce qu’en fait, c’est merveilleux qu’il soit toujours vivant… »

 

BEAUTIFUL ADOLESCENTE
Et si je suivais ma volonté? Et si j’écoutais ce que j’ai dans le cœur?
Jusqu’où est-ce que j’irais? Jusqu’où est-ce que j’irais? Jusqu’où est-ce que j’irais?

 

BEAUTIFUL
C’était la photo d’une jeune femme assise à la table d’un café. Elle était très belle et était habillée de dessous de cuir et de dentelle noirs. Elle était attachée à la chaise. Elle avait les yeux bandés, elle était bâillonnée. Il m’a raconté qu’il avait pris la photo lui-même. Il y a longtemps, qu’il avait vécu en Californie et qu’il était très actif dans le milieu S & M. Il travaillait comme photographe pour une revue pornographique. J’ai dit la photo est belle.

 

BEAUTIFUL
…c’est étrange. Je suis assise, les yeux bandés, bâillonnée, attachée à une chaise dans une maison que je ne connais pas avec un homme que je ne connais pas et un chien qui me regarde…
Quelque chose pourrait arriver… Quelque chose de grave pourrait arriver…
Et personne ne le saurait.

 

WILL, LE LOUP
Imagine que t’es loin de tout ce que tu connais. Oublie qui tu es, oublie d’où tu viens. Pendant un moment, je vais être ton maître et t’auras rien à faire. Juste à m’écouter. Écouter ce que je te dis. Faire ce que je dis si je te donne un ordre… Comment on se sent quand on est totalement démuni? Qu’est-ce que ça te fait de savoir que tu ne peux absolument rien faire et que t’es responsable de rien de ce qui arrive et de rien de ce qui pourrait arriver? …

 

BEAUTIFUL
Je pouvais l’entendre respirer à côté de moi. Je l’entendais marcher autour de moi. Je le sentais parfois me frôler légèrement. J’entendais aussi des bruits étranges, mais il ne me faisait rien. Je voulais tellement qu’il me touche. J’avais tellement envie qu’il me touche. Ça a duré longtemps.

 

BEAUTIFUL
Il a commencé à me toucher, j’aimais ça, c’était bon, mais très vite, il a arrêté. Il y a eu un long silence. Tellement long qu’à un moment, j’ai eu peur qu’il soit parti. Puis, je l’ai entendu respirer à nouveau; j’ai senti son souffle dans mon cou. Il respirait de plus en plus fort et j’ai réalisé qu’il se masturbait près de moi. Il est venu sur moi. C’était chaud. Puis, encore le silence. Puis je l’ai entendu gémir. On aurait dit un gémissement de douleur, pas de plaisir. C’était comme une plainte. Je voulais lui demander est-ce que tout va bien, mais je ne pouvais pas parce que j’étais bâillonnée alors j’ai lentement tourné mon visage vers lui.

 

LA MAITRESSE
Je pouvais voir par l’expression de son visage qu’elle aurait voulu pouvoir le faire. Mais elle ne le pouvait pas parce qu’elle a trop bon cœur et les gens qui ont bon cœur ont toujours peur de faire mal aux autres. Mais elle aurait voulu pouvoir le faire.

 

BEAUTIFUL
En rentrant chez moi, je pensais : Si la rencontre des autres laissait des marques sur nos corps, on aurait l’air de quoi? Nos visages porteraient les traces de tous les baisers, de toutes les morsures, de toutes les mains qui nous ont caressés. Les êtres humains seraient magnifiques.

Ils porteraient les signes du passage des autres et tout le monde pourrait les voir. Nos corps seraient couverts de blessures, de coupures, de traces de dents, de sang séché… Mais les traces demeurent cachées, secrètes, invisibles. Et moi… Je me retrouve ici encore, entourée de portes, et je ne sais pas laquelle ouvrir d’abord. J’aimerais tellement que quelqu’un me dise laquelle je dois ouvrir d’abord.