Extraits des lettres signées Evelyne de la Chenelière

Lettre 1

Quand tu m’as dit je ne t’aime plus j’ai pensé quel courage.

Tu m’as dit je ne t’aime plus et alors j’ai pensé quel homme courageux, parce qu’il faut du courage pour dire une chose pareille, je ne t’aime plus, personne ne dit ça, je ne t’aime plus, enfin il me semble,  il faut du courage pour dire je ne t’aime plus d’une manière aussi directe, en regardant la personne qu’on n’aime plus dans les yeux, sans essayer de lui dire autre chose, quelque chose de moins brutal, quelque chose comme je ne sais plus où j’en suis, je me suis égaré, j’ai besoin de distance, de recul, je crois que nous nous faisons du tort, je crois que notre relation a changé, ce n’est pas toi, c’est moi, non tu n’as pas dit ce qu’ils disent au lieu de dire je ne t’aime plus, tu n’as pas dit tout ce qu’on raconte pour ne pas avoir à dire je ne t’aime plus, alors tu peux comprendre que, quand tu m’as dit je ne t’aime plus, j’ai pensé voilà l’homme que j’aime, courageux, honnête, voilà l’homme que j’aimerai toujours et qui ne m’aim

Lettre 4

Quand tu m’as dit je ne t’aime plus j’ai pensé quel courage.

Et j’ai pensé où sont mes larmes, j’ai pensé, ce serait beau, des larmes sur un visage immobile comme quand pleurent les statues, une statue en larmes ne se défigure pas, elle reste de marbre pour ainsi dire, et j’aurais bien aimé que des larmes roulent sur mon visage de marbre et j’ai eu envie de statues et d’églises, et j’ai pensé au marbre de Camille Claudel, quand nous étions allés au Musée Rodin, et j’avais alors pleuré, pleuré sans pouvoir m’arrêter devant le marbre de Camille Claudel, je pleurais devant le marbre qui me semblait plus vivant que les vivants, je pleurais devant les amants réunis par le marbre, et j’ai pensé, quand tu m’as dit je ne t’aime plus, que ce jour-là tu avais cru que je pleurais devant la beauté du marbre, mais en fait je pleurais devant la laideur de tout le reste, tu m’as dit je ne t’aime plus et je me suis demandé si un marbre saurait me rendre ton dos, tes muscles, ton sang, et j’ai pensé aux dessins dans les grottes, je ne sais pas pourquoi, à des dessins qui se suivent et font comme un sentier pour les yeux, et tous ces petits dessins sans aucun mot pour nous confondre, sans mots de liaison pour les lier entre eux, et j’aimerais parvenir à écrire comme ça, comme on aligne des dessins dans les grottes, j’écrirais arbre, j’écrirais bassin, j’écrirais oiseau, poissons volants, faiseuse d’anges affairée avec ses longues aiguilles, yeux cousus d’un fil rose, fourmis affolées courant sur mon ombre, guerriers, armes en os, en métal, en feu, oursins palpitants, fleurs éclatées dans leur couleur, toi dans les fleurs, j’écrirais toi devant le miroir, toi dans le lit, toi seul de loin au fusain, toi lisant le journal comme un homme ancien d’un autre temps, toi de dos avec des rougeurs, toi marchant sur les eaux, toi m’offrant un oursin, toi chevauchant un Minotaure, toi pleurant ta mère, toi dans le rayon vert d’un soleil qui ne se couche jamais, je pensais à tout ça et toi tu parlais toujours, j’ai eu envie de manger ta bouche, la manger jusqu’au silence, puis

Lettre 6

Quand tu m’as dit je ne t’aime plus j’ai pensé quel courage.

Je t’ai regardé et j’ai pensé comme il a vieilli, comme il est déjà vieux l’homme que j’aime et qui ne m’aime plus, aura-t-il le temps d’en aimer une autre, et j’ai pensé que celle que tu allais aimer serait différente, elle serait énigmatique, raffinée, discrète, érudite, tout ce que je ne suis pas, et j’ai pensé quel courage, pour un homme, d’aimer une femme érudite, et j’ai eu envie de démesure, j’ai pensé à tout ce que je pourrais faire si seulement j’avais ton courage, m’immoler, me noyer, manger la terre de notre jardin, m’y enterrer, m’empoisonner de tous les poisons, couper mes cheveux, les tresser pour en faire une corde de pendue, et j’ai pensé que je n’aurais jamais ce courage et

Lettre 15

Quand tu m’as dit je ne t’aime plus j’ai pensé quel courage.

Quel courage. Ce n’est pas à moi que tu t’attaques, c’est à une armée de furies. Tu ne me reconnaitrais pas. Je ne suis pas la femme pâle et résignée que tu as quittée après lui avoir dit je ne t’aime plus. Quand tu es parti, nous avions séparé nos biens avec une grande civilité, et je t’ai dit calmement pars avec toutes les photos je n’en garderai aucune. Tu as eu l’air triste, tu m’as demandé si je ne voulais pas au moins garder une photo de famille, et j’aurais dû te cracher à la figure. Le mot famille est un juron, un mot horrible dans ta bouche de menteur. Je ne veux plus jamais entendre ce mot, famille, il fait saigner mes oreilles, je ne veux plus jamais le prononcer, ce mot, famille, il me donne envie de vomir, famille, famille, famille, famille c’est une manière monstrueuse de se regrouper pour se faire souffrir, famille c’est la plus grande supercherie de l’humanité, je n’en voulais pas de famille, nous ne sommes pas des animaux nous n’étions pas obligés, je n’ai jamais voulu d’une famille avec toi et tu m’as convaincue en me parlant d’amour, tu m’as menti, le liant de la famille ce n’est pas l’amour c’est la fatalité, alors qu’elle meure, notre famille, qu’elle meure avec toi, si seulement vous pouviez tous mourir je pourrais peut-être trouver la paix