David Bobée : avancer ensemble

 

Au printemps 2016, une première création commune inaugurera le partenariat entre ESPACE GO et le Centre dramatique national (CDN) de Haute-Normandie. Ce portrait du directeur artistique David Bobée suggère qu’il s’agit d’une excellente nouvelle pour tout le monde. Vraiment.

Cannibales
Cannibales, 2012

En 2013, à ESPACE GO, dans un décor d’appartement digne d’IKEA, comédiens, danseurs et acrobates jouaient, slamaient, dansaient et utilisaient avec adresse des agrès de cirque dans la pièce CANNIBALES. À l’été 2015, GO et Montréal Complètement Cirque accueillaient Warm : dans un espace surchauffé par une centaine de projecteurs, une comédienne livrait un texte poétique et cru, alors qu’un voltigeur et un porteur exécutaient leurs prouesses, compromises par l’épuisement et la sueur. En avril 2016, dans LES LETTRES D’AMOUR, le danseur et trapéziste Anthony Weiss, la comédienne Béatrice Dalle [note d’ESPACE GO : Béatrice Dalle étant dans l’impossibilité de prendre part à la création des LETTRES D’AMOUR, le rôle principal a été confié à Macha Limonchik] et le groupe de musique Dear Criminals occuperont le théâtre du boulevard Saint-Laurent, réunis autour de textes d’Ovide et d’Evelyne de la Chenelière.

Lucrèce Borgia
Lucrèce Borgia, 2014

À l’origine et à la barre de ces trois ovnis se trouve David Bobée, metteur en scène, scénographe et nouveau directeur du CDN de Haute-Normandie. Se déclarant volontiers gestionnaire plutôt que véritable artiste, Bobée est pourtant la tête pensante et le cœur battant derrière des dizaines de spectacles faisant joyeusement éclater toutes formes de conventions. Après des études en cinéma puis en arts du spectacle à Caen, il fondait, en 1999, la compagnie Rictus. Au cours des années s’est modulée une équipe hétéroclite et mouvante, dont l’écrivain Ronan Chéneau, de nombreux concepteurs, incluant des vidéographes, ainsi que des interprètes issus de la danse, du théâtre, du cirque, du cinéma. Quand Bobée réunit une équipe de création, il affirme qu’il met en scène pour des personnes et non pour des personnages, et qu’ils sont « un groupe d’individus qui ont décidé d’avancer ensemble 1 ». Il en est ainsi pour LES LETTRES D’AMOUR : à l’envie immense de créer à nouveau avec Béatrice Dalle, qu’il a dirigée dans LUCRÈCE BORGIA, et de poursuivre le travail amorcé avec Weiss à Jakarta, se sont ajoutés le coup de cœur contagieux de son assistante pour Dear Criminals et la rencontre fertile avec Evelyne de la Chenelière.

Drop/Projet Jakarta
Drop/Projet Jakarta, 2014

Comme toujours, c’est aussi de façon collaborative que se construira la pièce. Les points de départ sont, d’un côté, Les Héroïdes d’Ovide, ces lettres écrites par des femmes mythologiques ou légendaires blessées ou abandonnées par les hommes aimés. De l’autre, un espace apparu à l’esprit de Bobée – germe initial de la plupart de ses productions –, soit une chambre à coucher où se déchaîne une tempête à la fois littérale et symbolique, physique et affective. Amorcée lors d’un laboratoire de 12 jours nommé DROP/PROJET JAKARTA, l’exploration se poursuit en France et au Québec : écritures dramaturgique, scénique et de plateau, improvisation, composition, etc. « L’idée est de donner la parole à ces femmes qui sont principalement connues pour leur capacité à pleurer et à se languir. Leur donner du poids. De la substance. Elles sont amoureuses, furieuses, en deuil, trahies ou vivant d’espoir : elles ont certainement quelque chose à dire. Nous sommes dans les extrêmes de la nature humaine, dans le passionné et le passionnant », explique-t-il lors d’une rencontre en marge des représentations de Warm à Montréal. Bien qu’il ait habitué le public à des œuvres politiques ou à haute teneur sociale, David Bobée refuse de devenir « le réalisateur de ses propres idées » : « Nous ne pouvons pas dire d’avance que ce sera féministe ou engagé. Nous allons explorer, créer ensemble. Chaque texte appelle des moyens d’expression qui lui sont propres. Je veux déployer les propos du texte à travers le corps et la sensibilité d’une actrice viscérale, d’un acrobate-danseur, d’une auteure et de musiciens. » Seule certitude, alors que l’œuvre est à peine esquissée : l’important travail de forme et de fond amorcé avec Rictus se poursuit et s’étend.

Grimace et résistance collectives

« Je veux un lieu, des équipes, des projets et des partenariats transdisciplinaires, intergénérationnels, égalitaires et internationaux. Nous sommes pris dans le vieux modèle des arts cloisonnés. Aujourd’hui, les murs tombent, les frontières ne peuvent plus tenir. » Celui qui dit ne pas comprendre le concept de cynisme – « C’est une sorte de désengagement complaisant ? » – continue donc d’aborder de front, avec un agréable mélange d’enthousiasme, de volonté et de douceur, les réalités les moins reluisantes de notre époque : « La France est présentement dans une dérive raciste, et ça se reflète même sur les scènes. Il y a partout des mouvements homophobes et antiféministes, des confrontations religieuses et ethniques. L’art devrait être un lieu de résistance concrète, sur scène et en coulisse, face à ces silos, à ces divisions. »

Warm
Warm, 2008

Dans ses équipes, il y a des professionnels dits « de formation », mais aussi des autodidactes et des transfuges valsant d’un art à l’autre. Certains sont en situation de handicap, d’autres « trop vieux ». Ce sont des femmes et des hommes, ou une nuance entre ces deux pôles, de toutes les origines. Sur scène, il amène le théâtre, le cirque, la vidéo et la danse au secours spontané les uns des autres, travaillant à une réinvention, à une réactivation des langages scéniques à travers la contrainte. Hétérogènes et novateurs, les résultats sont aussi façonnés de manière à être lisibles et captivants. Le spectateur – de cirque, de théâtre ou de danse, nouvellement initié ou plus aguerri – peut s’y retrouver, s’y plaire. C’est que cette politique de David Bobée, en scène et hors scène, se complète par un critère de haute accessibilité : « Je milite pour un théâtre populaire et médiateur. Ce qui n’empêche absolument pas la rigueur, la poésie, la complexité. » Habilement mené, le décloisonnement des territoires artistiques amène le spectateur à recevoir l’œuvre à la fois de manière intuitive – kinesthésie, affects, sensations, références populaires – et analytique – discours, perceptions, références scientifiques et intertextuelles –, entraînant des glissements de points de vue et, peut-être, de raisonnements.

Au moment de fonder Rictus, Bobée pensait à « la disposition d’esprit que demande une telle grimace », le rictus, « cette attitude ambivalente […] ni dans une acceptation, ni dans un rejet total du monde 2 ». Doté non seulement d’idées, mais aussi des moyens pour les réaliser, le directeur du CND cherche donc une façon d’offrir les arts vivants au plus grand nombre possible, puis d’exercer ce plus grand nombre à jeter un regard de biais, renouvelé, décloisonné, non seulement sur l’art, mais sur les enjeux qu’il fouille. Si ce n’est pas une bonne nouvelle, ça. Enfin, si une vision hautement pertinente et des choix artistiques audacieux et engagés sont les signes distinctifs des gestionnaires-pas-vraiment-artistes, accueillons-les à bras ouverts.

1 Alexandre Caputo, « Se réapproprier le politique : entretien avec David Bobée et Ronan Chéneau », dans Alternatives théâtrales, n° 100, p. 81.
2 Ibid.

Ce texte écrit par Sara Dion est paru en janvier 2016 dans la Revue JEU, numéro 157.