Collectif Collages féminicides Montréal

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Sentinelle #1 : Pour la transformation

Texte écrit et lu par Mathilde B. du Collectif Collages féminicides Montréal pour la Sentinelle #1 au Théâtre ESPACE GO, décembre 2021

 

 

En venant au théâtre ce matin, vous avez remarqué les collages sur la façade, et peut-être que vous en avez déjà vu dans la ville. Peut-être que vous vous êtes demandé ce que c’était, et qui était derrière tout ça.

 

Le collectif Collages féminicides Montréal colle dans la rue de façon illégale. Alors on n’a pas l’habitude de parler à visage découvert, même à visage semi-découvert (!), mais là mettons que vous êtes de bonnes personnes intéressées par les sujets féministes sinon vous ne seriez pas ici ce matin.

 

Je suis dramaturge dans la vie; dramaturge le jour, on pourrait dire. Mais la nuit et parfois très tôt le matin, je colle des slogans féministes avec Collages féminicides Montréal. On est plus de 80 personnes dans ce collectif actif à Montréal.

 

Mon premier collage, il y a un an et demi, c’était sur un théâtre. C’est vraiment un hasard, mais j’ai trouvé que ça faisait du sens.

 

Le slogan : « On ne tue jamais par amour ».

 

Rue Sainte-Catherine, à 11 h du soir, j’étais pas très à l’aise. Il y a eu un avant et un après-collage. Cette nuit-là, je suis rentrée à pied en traversant la ville avec un sentiment de puissance nouveau pour moi. J’avais compris l’importance de prendre la parole sur les murs, en pleine nuit. On colle pour se réapproprier l’espace public, là où on craint encore trop souvent pour nos vies et pour nos corps.

 

On colle la nuit pour que l’égalité voie le jour. On respectera les murs quand vous respecterez nos corps.

 

150 féminicides par an au Canada. Un féminicide tous les 2,5 jours. Des chiffres qui augmentent, depuis les confinements. Féminicides, l’autre pandémie. On ne veut plus compter nos mortes. Ça fait quelque chose de les peindre, lettre par lettre, dans l’intimité de nos cuisines. Et de sortir dans la rue pour coller leurs noms. On dirait qu’on s’en rappelle vraiment. Ceux de leurs enfants aussi, morts sous les coups d’un ex-conjoint, d’un compagnon. Un bon médecin, un super dentiste, un voisin sans histoires. Comment se fait-il qu’on connaisse tous au moins une victime, mais aucun agresseur? On colle pour ne pas les oublier et pour dire la colère, bien vivante.

 

Dans 9 féminicides, c’est Noël.

 

On a fait des actions avec le numéro de SOS Violences Conjugales à coller partout : dans les laveries, aux arrêts de bus, dans les toilettes des bars, des restos chics, des bibliothèques, chez nos amis…

 

Trois mots qui sont arrachés le plus souvent dans la rue : viol, trans, et avortement.

 

Les collectifs de collages féministes sont un mouvement mondial. Il existe des groupes comme le nôtre dans plusieurs pays et aussi à Québec, Gatineau, Sherbrooke, Rivière-du-Loup, Rimouski et Chicoutimi.

 

Nous sommes les « colleureuses ». C’est un mot inclusif qu’on dirait inventé pour nous. Je l’aime parce qu’il y a « colère » et « heureuse » dedans. Comme quoi ça peut aller ensemble. On colle en non-mixité choisie, c’est-à-dire sans hommes cisgenres, mais avec des personnes trans et non binaires. Iels font avancer le féminisme, on a besoin d’iels, nous sommes iels.

 

Nous réagissons à l’actualité, ça fait un bien fou de sortir la colère en public. De ne plus être seul·es, d’être cru·es, et lu·es, et entendu·es. On colle des slogans féministes sur les murs pour que nos voix sortent de nos cercles militants. On colle les noms de nos sœurs disparues ou assassinées au Canada, le nombre d’enfants victimes d’un génocide, quand les médias ne tiennent plus le compte. On colle les droits bafoués des personnes marginalisées, pour les survivantes qui n’obtiennent pas réparation. On colle pour celles qui n’ont pas la parole.

 

Un slogan que j’aime beaucoup, tout simple : « écoute-la ».

Parce que la première violence vient du manque d’écoute.

 

La société échoue à réformer un système qui ne condamne au Québec que trois agressions sexuelles sur 1000, qui refuse près de 10 000 demandes d’hébergement aux femmes victimes de violences conjugales chaque année, faute de place et de financement, qui laisse des agresseurs être innocentés et s’en tirer impunément. Nous portons leurs noms sur les murs de la ville, parce que si le système ne nous écoute pas, la rue, elle, nous entend. Elle est bien obligée de nous lire.

 

Nos actions ne remplaceront jamais la justice, mais la justice est défaillante. Les lois ne précèdent jamais les luttes; le système judiciaire ne sera jamais à l’avant-garde.

 

On colle sur les murs des palais de justice, dans les ruelles où on n’oserait pas aller seule la nuit, sur les écoles qui empêchent les filles de porter ce qu’elles veulent.

 

Et sur les murs des théâtres féministes.

 

Notre militantisme s’inspire des mots. Les slogans viennent des conversations, des livres, des podcasts, des phrases entendues un peu partout et dans tous les milieux. Je remercie mes ami·es, mais aussi les gens avec qui je travaille et je réfléchis. Ils, elles et iels nous inspirent de très bons slogans sans le savoir.

 

Je termine en adressant ce message à toutes les autrices : continuez à écrire!

Peut-être qu’un soir, vous serez avec nous dans la rue.

 

Merci de votre écoute.

 

 

 

Mathilde B.,
Collectif Collages féminicides Montréal
Texte écrit et lu pour la Sentinelle #1 au Théâtre ESPACE GO, décembre 2021