Mot de Christian Lapointe

— Pourquoi?
— Oui, ça c’est toujours une très bonne question.*

D’abord, il y a ce sentiment de franche camaraderie, de troupe. Celui-ci se fait ressentir tant avec les concepteurs qu’avec les interprètes. Nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui partagent ensemble, depuis plusieurs fois déjà, le travail de création qui émerge de ces aventures qu’il m’arrive de proposer. Et toujours, il y a de nouvelles personnes qui se joignent à cette compagnie de créatrices et de créateurs. C’est à toutes ces personnes qu’il me semble devoir d’abord songer quand un texte s’impose.

Car les textes s’imposent. Sans que je sache toujours pourquoi, à la première lecture c’est comme s’ils criaient : « monte-moi, monte-moi ». J’ai donc ce besoin profond de sentir que la partition donnera à jouer. Car c’est ce que nous faisons, comme des enfants construisant des édifices faits de couvertures et de coussins.

L’auteur ici présenté est, de mon point de vue, l’auteur de théâtre de notre temps. Il possède une maîtrise certaine de son médium, le théâtre à texte, qui lui permet de renouveler chaque fois sa pratique. Il crée des œuvres en phase avec notre époque, mais comme télescopées à partir de toute l’histoire de cette tradition théâtrale. Cette maîtrise se ressent à la première lecture et laisse présager des heures heureuses à chercher dans la matière pour que se déploie une œuvre en trois dimensions probablement déjà existante dans le bloc de pierre du sculpteur.

De là où j’observe le monde, cette histoire tirée de la Grèce antique me paraît d’abord et avant tout trouver son origine dans le désir des anciens de créer une métaphore du phénomène de l’apparition de la conscience, et de l’humanité aux prises avec celle-ci. De fait, il semble aujourd’hui que le monde n’a pas changé depuis tout ce temps. Est-il possible que nous ne sachions pas encore comment vivre?

Et qui dit conscience, dit raison et même si la raison qui nous anime tend à vouloir éradiquer la part importante d’irrationnel en chacun de nous, elle n’y parvient pas. Méchant festin! Peut-être est-ce là la tragédie des êtres humains, dans le conflit ontologique qui s’opère en chacun de nous entre ces deux forces également fondamentales qui meuvent la vie humaine?

Bien sûr, le fait qu’il y soit question…
A) de tyrannie et d’alternance des tyrans au pouvoir,
B) de « l’héritage » sur lequel notre monde est dé « construit »,
C) de nos rapports humains (qui sont véritablement de plus en plus transactionnels),
n’était pas sans rendre la proposition de l’auteur séduisante.

Christian Lapointe

*Dialogue entre Créon et Tirésias, scène 9, LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA