Extraits de la pièce

 
LES FILLES (Scène 1)
Si deux garçons chacun traversé par une lame faite de cuivre et d’étain
mettent trois heures à mourir au bout d’leur sang
à une température ambiante de 30° Celsius
alors qui est cette femme? Est-ce…
(a) la mère d’Œdipe?
(b) la femme d’Œdipe?
(c) la mère des deux garçons?
ou (d) toutes ces réponses?
Et, comment les morts font-ils pour vivre?
Oui, comment les morts font-ils pour vivre maintenant?

JOCASTE (Scène 1)
Laïos me marie. Moi. Jocaste.

Pause.

Nous nous marions mais nous n’avons pas d’enfant.
Humilié par son incapacité à s’reproduire
Laïos se rend voir l’oracle de Delphes
où il paye le prix pour entrer et prie pour avoir un fils
mais Apollon dit : « Fais pas ça.
Ton propre fils te tuera pis
toute ta famille va s’retrouver su’l plancher du palais
à glisser sur une fine pellicule de sang. Fin d’la discussion. »
Laïos revient à la maison ici à Thèbes et au moment où y franchit l’cadre de porte, y mets son pénis dans mon vagin. « Ça c’est pour Apollon », qui dit.
C’est mon premier orgasme.

Pause.

Lumière éclatante.
Temps : le passé.
Laïos mon mari est penché sur sa table de travail
filetant une tige d’acier au travers de deux trous
qu’y a percés dans les ch’villes de not’ nouveau-né.
« Aide-moi » qui dit – « J’ai peur mais j’peux pas l’tuer.
Tiens-toi pas là comme ça à jusse regarder » qui dit
«EMMÈNE-LE. »
Et c’est pourquoi dix-huit ans plus tard
là où deux routes convergent et forment la lettre Y
Laïos – s’empressant pour retourner à Delphes cette fois pour s’faire assurer
qu’l’enfant mutilé qu’y m’a forcé à abandonner a pas survécu
rencontre – sans l’savoir – l’enfant lui-même –
Œdipe – âgé à c’moment-là de dix-huit ans –
pis l’pousse en dehors d’la route : « HEY! »
Le jeune homme sort un couteau d’boucher
avec un manche en bois d’frêne et le tue.

Mon mari mort, chuis libre.
Créon mon frère me promet à quiconque pourra résoudre l’énigme du Sphinx
Œdipe entre et bombe le torse. « C’pas difficile » qui dit
« La réponse c’t’un être humain. Astheur fais-moi roi. »

Pause.

Ah ses yeux clairs! Sa poigne précise, forte!
Oui avec mon propre bel enfant-époux
j’ai deux enfants d’plus : Polynice pis Étéocle,
pis après Antigone pis Ismène,
mes deux p’tites filles en colère.

Pause.

Temps : le passé.
Lumière faible.
Œdipe – plus vieux – ouvre la porte – « BANG ! »,
rampe jusque dans not’ lit suintant d’sueur pis d’sang.
« Quek chose qui va pas? »
« Rien. Une p’tite nouvelle. Rendors-toi. »
C’est qu’y vient d’découvrir qu’y s’est marié avec moi –
– avec sa prop’ mère – oui –
y prend donc une aiguille qu’y chauffe pis s’crève les yeux avec.
Au matin, y’arrête pas d’crier.

Pause.

Lumière plus faible.
Ses propres fils – r’garde – traînent maintenant le roi en disgrâce
– Œdipe mon fils mon mari –
par les ch’villes en haut des escaliers d’pierres.
Y veulent le faire disparaître loin dans l’obscurité
pis s’partager le pouvoir entre eux.
« Pensez-pas que deux p’tites chiures tordues comme vous aut’
puissent partager quoi que ce soit
à moins d’l’avoir dépecé avant avec un couteau » qu’y crie.
Les deux garçons lui crachent au visage – claquent la porte –

ANTIGONE (Scène 3)
Débile. Débile. J’pense que j’vas adorer la guerre.

LES FILLES (Scène 4)
Si la réponse est « c’est un être humain », alors c’est quoi la question?

JOCASTE (Scène 5)
Pis comment t’es as persuadés de v’nir jusqu’ici?

POLYNICE
Persuadé qui?

JOCASTE
Tous ces hommes – ces / armées.

POLYNICE
J’te l’ai dit : chus marié astheur. On est une famille. Y z’étaient obligés de v’nir.

JOCASTE
Oui mais tu leur as promis quoi Polynice? À quoi qu’y s’attendent?

POLYNICE
Rien. Les choses habituelles. Rien.

JOCASTE
C’est quoi les choses habituelles? Dis-nous-le.

POLYNICE
C’est mon frère qu’y’a provoqué cette guerre. Tu peux pas dire qu’chus responsable. Tu sais c’est quoi les choses habituelles. Arrêtez de m’regarder comme ça.

JOCASTE, à ses fils (Scène 5)
Sivousplaît calme-toi.
J’ai besoin que vous – vous deux – restiez en contrôle.
Vous êtes des êtres humains rationnels
donc réglons tout ça – on peut-tu? – avec un débat rationnel.
Cet homme devant toi c’est pas un animal, Étéocle,
c’est ton propre frère pis tu vas l’regarder affectueusement.
J’ai dit : tu vas l’regarder affectueusement.
Merci. Pis toi – Polynice –
j’veux qu’tu fasses pareil.
Ton frère a peur pis y’est en colère.

POLYNICE (Scène 5)
La vérité est simple – et la droiture morale –
comme notre propre mère nous l’a toujours dit – parle pour elle-même.
Nous avions des raisons légitimes de destituer notre père.
Mais quand il devint agressif
et tenta d’empoisonner notre relation
je quittai cette maison volontairement – comme mon frère le sait très bien.
Mon but principal fut d’épargner à ma mère
un trop plein d’anxiété car je l’aime et je crois sincèrement
qu’elle a déjà assez souffert.
Nous avions convenu que mon frère règnerait sur Thèbes pour une année et que quand celle-ci serait écoulée – ce qui eut lieu il y a déjà plusieurs mois – je reviendrais pour prendre à mon tour le pouvoir.
Mais maintenant il a rompu le pacte –

ÉTÉOCLE (moqueur)
Le pacte.

POLYNICE
Oui, menteur, prends pas c’ton-là a’ec moi.

JOCASTE
S’il-vous-plaît.

POLYNICE
Il a rompu le pacte
pas seulement en me volant la part qui me revient de l’héritage paternel
mais aussi par sa dépendance – comme tous les despotes-criminels du genre – au pouvoir absolu. Malgré cela –

ÉTÉOCLE (grommelant)
Despotes-criminels / n’importe quoi.

POLYNICE
« MALGRÉ CELA » – fait jusse écouter –
malgré cela même aujourd’hui je serais encore enclin – si mon frère entendait raison – à…
a) désaffecter mon armée
b) ne plus détruire de récoltes ou de maisons
c) m’abstenir d’escalader les murs de la cité et
d) de rétablir et maintenir les termes de notre pacte originel.
Mais – s’il continue de me traiter aussi injustement alors que ma cause et indéniablement juste – alors je n’aurais pas d’autre choix
– et notre mère est compréhensive sur ce point –
pas d’autre choix que de mener une guerre juste.
S’cusez-moi : je sais pas faire de discours mais
je peux rappeler les faits pis icitte les faits parlent d’eux-mêmes.

ÉTÉOCLE (Scène 5)
C’est quoi l’problème avec le pouvoir absolu? – dit l’homme-roi-dieu-frère-fils Étéocle –
et j’ai maintenant les couilles de l’garder.
Pouvoir veut dire contrôle pis contrôle
veut dire sécurité pour mes – oui ils le sont – mes citoyens.

JOCASTE (Scène 5)
Sois juste, Étéocle – sois équitable – écoute – partage –
c’est pas ça la base de saines relations humaines pis des alliances durables?

JOCASTE, à Étéocle (Scène 5)
Allez – on est curieuses – c’est la cité qu’tu veux protéger ou ta propre autorité? Oui oui oui bien sûr tu m’diras qu’c’est la même chose – mais qu’esses qui arriverait si maintenant tu t’battais pis qu’Polynice sortait vainqueur du combat? Tu sais c’qui arriverait.
Destructions d’propriétés. Tortures. Pillages. Meurtres. Démembrements. Aveuglements. Viols. C’est ça qu’t’entends pas sécurité?

JOCASTE, à ses fils (Scène 5)
Devrions-nous pas, chacun d’entre nous, mett’ en perspective – balancer – nos prop’ désirs avec ceux des autres?
Pourquoi a-t-on inventé la balance?
C’tait-tu jusse pour qu’les riches calculent à quel point y sont riches?
Ou c’est pour être certains qu’à la moisson chacun ait une part égale des récoltes?

LES FILLES (Scène 6)
Le reste, pour certains d’entre vous, vous l’connaissez par le cinéma : des soldats brisant la croûte terrestre s’avancent, armés jusqu’aux dents, vers la lumière et commencent à s’entretuer.

TIRÉSIAS, à Créon (Scène 9)
Les dieux ont mis en garde Laïos de pas s’reproduire mais y s’reproduit, y’a Œdipe pis Œdipe malgré toutes les dispositions précautionneuses le tue pis marie sa prop’ mère pis quand y découvre les faits réels…
a) de parricide et
b) d’inceste maternel
y s’crève les yeux c’qui revient à faire un nœud dans l’histoire de l’humanité.