Dossier dramaturgique (partie 2)

Métathéâtralité de la réécriture de Crimp

Avec LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA, Martin Crimp reprend assez fidèlement les détails de la fable des PHÉNICIENNES. Cependant, outre les pointes d’humour et d’ironie qu’il y injecte, il faut souligner une différence notoire qui concerne la structure de sa réécriture : sa pièce contient deux fables. L’une est celle, comme nous venons de le voir, de la guerre fratricide entre Polynice et Étéocle. Or, cette histoire est mise en abyme, puisqu’elle se trouve enchâssée dans une autre fable, qui s’inscrit dans l’actualité. Dans cette autre fable, un chœur de « Filles » impose à un groupe le rejeu du fratricide. Ce faisant, l’omniprésence du chœur tout au long de la pièce crée une passerelle temporelle entre la fable antique et le présent.

Cet exercice de métathéâtralité permet de relancer sous un nouveau jour les questions enfouies dans les mythes du cycle thébain. Telles de nouveaux Sphinx, les Filles nous confrontent à notre incapacité à résoudre certains concepts et enjeux fondamentaux, toujours problématiques, énigmatiques et actuels : la liberté, la justice, la question politique, la guerre, le sacré, la violence et l’énigme de la condition humaine.

La « Fille » : une figure à double tranchant

« Qu’est-ce qu’une fille? Comment on les fabrique, et comment elles s’en sortent? »

(Martine Delvaux, Les filles en série, Éditions du remue-ménage, 2013, p.17)

Dans LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA, le chœur est incarné par « un certain nombre de Filles », nous dit l’auteur. Ce chœur de « Filles » est un bon exemple de la pensée complexe et dialectique qui caractérise la dramaturgie de Crimp. Qu’est-ce qu’une « Fille » et quelle est la charge sémantique péjorative qui couve sous cette expression en apparence banale? Et pourquoi, à l’instar de la pièce de Crimp, les « Filles » sont-elles si souvent présentées en cohorte, ou « en série », comme le remarque l’auteure et professeure de l’UQAM Martine Delvaux dans son essai Les filles en série :

« Les filles en série sont ces jumelles dont les mouvements s’agencent parfaitement, qui bougent en harmonie les unes aux côtés des autres, qui ne se distinguent les unes des autres que par le détail d’un vêtement, de chaussures, d’une teinte de cheveux ou de peau, par des courbes légèrement dissemblables… Filles-machines, filles-images, filles-spectacles, filles-marchandises, filles-ornements… »

(Martine Delvaux, Les filles en série, Éditions du remue-ménage, 2013, p.10-11)

« […] si les filles en série sont l’actualisation d’une domination masculine qui s’exprime par la reproduction mécanique des filles, elles sont en même temps le lieu d’une résistance, d’une force. Sous l’ornementation dort la rébellion. […] Visage de Janus, médaille dont il faut regarder les deux faces, la figure des filles en série est elle-même au moins double : à la fois serial girls et serial killers de l’identité qu’on cherche à leur imposer. »

(Martine Delvaux, Les filles en série, Éditions du remue-ménage, 2013, p.23)

Comme l’observe Delvaux, et Crimp notamment dans LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA ou dans CLAIRE EN AFFAIRES, le mot n’est pas aussi innocent qu’il n’y paraît : il peut témoigner d’un subtil, mais tenace rapport de domination. Or, « si la fille est produite par un ordre qui veut maintenir les femmes à leur place, cette figure menace sans cesse de se révolter, de quitter le lieu qui lui a été attribué […] ». (Delvaux, p.31-32) Ainsi, le vocable et l’image de la « Fille » sont à double tranchant.

JAMES
Vous savez, j’ai vu une fille comme vous en venant ici. […] Écoutez, je suis désolé d’avoir dit ça.

CLAIRE
Ce n’est rien.

JAMES
Je veux dire, de vous avoir traitée de fille. Parce que c’est un de ces mots, n’est-ce pas, c’est un de ces mots affreux que les hommes emploient pour diminuer les femmes. C’est drôle n’est-ce pas, comme on est terriblement conscient des fautes des autres, et puis on se rend compte qu’on les commet aussi. Je vous demande pardon.

(Martin Crimp, traduction française de Philippe Djian, CLAIRE EN AFFAIRES, Paris : L’Arche, 2006, p. 31-32)

La fille est « un seuil entre la décoration et l’action, l’image et le mouvement, le cliché et l’invention » (p. 79), nous dit encore Delvaux. C’est aussi lorsqu’elles se rassemblent en chœur que les filles sont les plus fortes : car derrière l’anonymat et la multiplicité de la série se cache un grand potentiel subversif, que Michel Foucault nommait l’« Ingouvernable. »

« Les filles résistent. Sous le couvert de cette sérialité qui les rend agréables au regard et inoffensives, leur révolte se trame, forte de leur colère et de leur inventivité. Les filles se ressemblent et se rassemblent, donnant par moment cette impression d’harmonie et de répétition sur un mode qui peut rappeler les agencements de girls de toutes sortes. Pourtant, il ne faut pas être dupe. Si elles jouent à la reproduction en série, les filles demeurent les gardiennes d’une singularité irréductible […]. »

(Martine Delvaux, Les filles en série, Éditions du remue-ménage, 2013, p. 214)

« Les filles en série sont aimées en tant que produit d’un fétichisme qui ne les met en valeur qu’en partie, qui mise sur leur ressemblance et leur synchronicité figée, sur leur mort symbolique. Mais au travers de ces agencements forcés, de ce devenir-ornement qu’on impose aux femmes, je maintiens qu’elles peuvent malgré tout demeurer ensemble, et que cette coexistence est à elle seule le lieu d’une résistance, le désir d’une survivance politique. »

(Martine Delvaux, Les filles en série, Éditions du remue-ménage, 2013, p. 218)

C’est donc grâce à la force du nombre, à la filiation, ainsi qu’à l’anonymat du statut de « fille en série » ou de « choreute » qu’une résistance peut s’organiser au sein même d’un ordre dominant et répressif. Dans son essai, Delvaux cite quelques exemples de regroupements de femmes qui empruntent aux codes de la figure féminine sérielle pour mieux les détourner et les subvertir : les Pussy Riots, les Femen, les tableaux vivants de l’artiste Vanessa Beecroft ou encore les manifestantes féministes anonymes prenant d’assaut les rues au printemps 2012.

C’est donc en ce sens que, de filles en série, les filles et les femmes peuvent aussi devenir tueuses en série de l’identité que la misogynie et le patriarcat leur imposent.

Le chœur des Filles chez Crimp

POLYNICE
T’es qui toi? Qu’esse tu fais icitte dans maison d’ma mère?
J’t’ai posé une question.

FILLE
On est les filles.

POLYNICE
Quelles filles?

FILLE
Ben, euh… les Phéniciennes.

(Martin Crimp, traduction québécoise de Christian Lapointe, LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA, scène 5)

Omniprésent dans toutes les scènes de la pièce, le chœur de Filles dit, non sans recul ironique, qu’il est un chœur de « Phéniciennes », en référence au rôle prescrit dans la fable d’Euripide. Plus que simple témoin, le chœur de « Filles » a un rôle très actif chez Crimp. Elles sont les gardiennes implacables de la fable. À la manière de la metteuse en scène, les « Filles » président au bon déroulement de la représentation et au respect du texte tragique. Dotées d’une grande autorité sur les autres acteurs et actrices de la tragédie, les « Filles » les « agissent » en leur disant quoi dire et faire.

Dans LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA, comme dans le théâtre tragique, la démarcation entre le juste et l’injuste, le bien et le mal ou la victime et le bourreau n’est pas nette. Chez Crimp, les « Filles » ne sont pas que des victimes : elles incarnent aussi l’inéluctable violence de la tragédie, parce qu’elles manipulent les autres figures tout au long de la représentation. La question du nœud qui unit la violence et le pouvoir affecte et concerne tous les êtres. Tous et toutes sont à la fois victimes et coupables, tendres et cruel.le.s. Conséquemment, la posture du chœur chez Crimp est paradoxale : d’une part, par les questions qu’il pose, il fait preuve d’un certain recul critique vis-à-vis du mythe et de la violence qui lui est inhérente, et d’autre part, en étant le moteur de la tragédie, il est aussi celui qui en perpétue les mécanismes violents. La situation dialectique du chœur de « Filles » permet ainsi d’exposer l’aporie du problème humain dans toute sa complexité. Comme le disait le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini dans sa dernière entrevue : « [….] dans un certain sens, tous sont faibles, car tous sont victimes. Et en même temps, tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. »

Le dispositif dramaturgique de Crimp

« J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. »

(Giorgio Agamben. Qu’est-ce qu’un dispositif? Paris : Payot & Rivages, 2007)

À travers le chœur des « Filles » et le joug qu’elles exercent sur les autres, il semble que Crimp dramatise ou mette en abyme son propre processus de réécriture.

JOCASTE
Non! Arrête de m’souffler tout c’qui faut que j’dise!
Chuis libre. Je suis libre.
Ch’t’un être humain. R’garde-moi. J’peux dire tout c’que j’veux.
Pause.

FILLE
Dit Jocaste.

JOCASTE
Dit Jocaste, femme et mère d’Œdipe.

(Martin Crimp, traduction québécoise de Christian Lapointe, LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA, scène 2)

Ainsi, une particularité frappe à propos de l’écriture des dialogues dans LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINÉMA : la récurrence de cette formule « — dit Jocaste », « — dit Polynice », etc. Ce dispositif dramaturgique expose l’illusionnisme de la représentation fictionnelle et souligne qu’à la manière de la fatalité qui s’abat sur les figures tragiques, tout est joué et déterminé d’avance. À travers ce dispositif, les figures semblent parler un discours sans intériorité, qui ne leur appartient pas : comme une leçon qui aurait été ingurgitée, puis récitée de force. La violence du discours tragique est ainsi décuplée, dans la forme et dans le fond.

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