Les Marguerite historiques

Par Elsa Pépin

Marguerite de Constantinople (1202-1280)

Marguerite II de Flandre ou Marguerite de Constantinople est comtesse de Flandre et de Hainaut de 1244 à 1280, ainsi que dame de Beaumont (Hainaut). Elle est la fille cadette du comte Baudouin IX, comte de Flandre et de Hainaut, puis empereur latin de Constantinople, et de Marie de Champagne. Marguerite est la sœur de la comtesse Jeanne de Flandre. Elle marque profondément son époque, aimée par les uns, haïe par les autres, considérée par la postérité tantôt comme la comtesse la plus sage, tantôt comme la « Noire Dame ». En 1202, Baudouin participe à une croisade et sa femme Marie le rejoint deux ans plus tard, confiant Marguerite encore bébé et sa sœur Jeanne aux bons soins de leur oncle Philippe de Namur, évêque de Liège. La mère de Jeanne meurt en 1205, et son père, l’année suivante. Philippe de Namur, qui assure la régence à son plus grand profit, confie les deux filles au roi de France, Philippe Auguste. Celui-ci à son tour concède leur garde à Enguerrand III de Coucy.

En 1212, Marguerite se marie avec Bouchard d’Avesnes (1182-1244), bailli du Hainaut et sous-diacre de l’Église de Laon. Concernant la part de succession de Marguerite, les deux sœurs se déchirent. Jeanne convainc Marguerite de se remarier, cette fois à Guillaume II de Dampierre, un noble de Champagne, ce qui cause scandale, Marguerite devenant de fait bigame. Les conflits concernant la validité des deux mariages et la légitimité des enfants perturbent la politique du Saint-Empire pendant des décennies. En 1246, le roi Louis IX de France arbitre les droits de succession, donnant la Flandre aux enfants de Dampierre, et le Hainaut aux enfants d’Avesnes. L’insatisfaction de Jean d’Avesnes, le fils le plus âgé, mène à la guerre civile. En 1244, à la mort de Jeanne, Marguerite devient comtesse de Flandre et de Hainaut, succédant à sa sœur qui est à l’origine de l’abbaye cistercienne de Marquette dans les années 1226-1228. Elle a elle-même fondé en 1234 l’abbaye de l’Honneur Notre-Dame à Orchies, dont elle transfère le monastère à Flines en 1251. La communauté est rapidement affiliée à l’ordre de Cîteaux.

Marguerite d’Oingt (1240-1310)

Religieuse et poétesse du Moyen Âge, Marguerite d’Oingt est prieure de la chartreuse de Poleteins, près de Lyon. Moniale cultivée, elle meurt en laissant derrière elle trois œuvres et quelques lettres : les Pagina Meditationum (Méditations) en 1286, écrites en latin; La Vie de Beatrix d’Ornacieux (une hagiographie de Béatrice d’Ornacieux, moniale de Parménie) écrite en franco-provençal; et le Speculum, un miroir comparable à celui de Porete, écrit avant 1294. Contrairement à Marguerite Porete, Marguerite d’Oingt est protégée par le milieu chartreux, et par un certain Hugues, prieur de Valbonne, qui aurait peut-être été son confesseur. Elle est issue de la famille seigneuriale d’Oingt en Beaujolais, qui s’éteindra en 1382, faute d’héritier mâle. Vénérée localement jusqu’à la Révolution française (1789), Marguerite n’a cependant été ni canonisée ni même béatifiée officiellement. Avec Marie de France (1160-1210) et Christine de Pisan (1364-1430), Marguerite d’Oingt est une des premières poétesses dont on ait trace en France. Ses œuvres mystiques connaissent l’approbation du chapitre général de l’ordre chartreux.

Marguerite d’York (1446-1503)

Duchesse de Bourgogne, fille du 3e duc d’York Richard Plantagenêt et de Cécile Neville, Marguerite d’York est la troisième et dernière épouse du duc de Bourgogne (Charles le Téméraire). En son siècle, elle passe pour la duchesse la plus élégante, la plus riche et la plus puissante d’Europe. Quand Marguerite d’York paraît à Bruges pour la première fois dans le décor peint pour ses noces par Hugo van der Goes, le cœur de l’Europe chavire. Les fêtes et réjouissances qui suivent le mariage (surnommé le mariage du siècle) sont d’un luxe et d’un faste encore jamais vus, une promotion éclatante de l’État bourguignon.

Marguerite d’York n’a pas d’enfant et reporte toute son affection maternelle sur la fille du précédent mariage du Téméraire, la duchesse Marie de Bourgogne, qu’elle élève comme sa fille. Décrite par les chroniqueurs comme introvertie et dévote, elle finance abondamment les institutions religieuses et notamment les ordres mendiants. Son penchant l’incite à commander des manuscrits de livres de dévotion et des traités de morale religieuse, et elle fait appel pour cela à des artistes et auteurs parmi les plus doués de sa génération.

Marguerite de Navarre (1492-1549)

Marguerite de Navarre, appelée également Marguerite d’Angoulême ou Marguerite d’Alençon, joue un rôle capital au cours de la première partie du XVIe siècle. Elle exerce une influence profonde en diplomatie et manifeste un certain intérêt pour les idées nouvelles, encourageant les artistes tant à la cour de France qu’à Nérac. Fille de Louise de Savoie et du comte Charles d’Angoulême, sœur aînée de François Ier, elle perd son père alors qu’elle n’a pas quatre ans.

Elle se marie deux fois. En 1509, elle épouse Charles IV, duc d’Alençon, et devient alors duchesse d’Alençon, mais continue de vivre à la cour, auprès de son frère François. Charles IV décède en 1525. Deux ans après, elle se remarie avec le roi de Navarre, Henri II d’Albret. Par ce second mariage, elle devient reine de Navarre. Leur fille Jeanne III d’Albret naît en 1529. Amie des lettres, des sciences et des arts, protectrice des persécutés, des proscrits et autres victimes de la Sorbonne, du Parlement et de l’intolérance de l’époque, la reine de Navarre voit arriver auprès d’elle les plus grands esprits de son temps. Ouverte aux idées nouvelles (elle soutient notamment l’université de Bourges où étudie Calvin), elle joue à la cour de France un rôle politique et moral important : elle protège des écrivains comme Marot ou Rabelais en butte aux poursuites de la Sorbonne. Son œuvre la plus connue, le recueil de nouvelles L’Heptaméron, est publiée en 1558-1559 et imite Le Décaméron (1350) de Boccacio. Marguerite de Navarre est connue pour être, après Christine de Pisan et Marie de France, l’une des premières femmes de lettres françaises.

Marguerite Duras (1914-1996)

Femme de lettres et cinéaste française, Marguerite Duras, de son vrai nom Marguerite Donnadieu, est née à Gia Dinh, une ville près de Saïgon, en Indochine française. Elle s’installe en France en 1932, épouse Robert Antelme en 1939, et publie son premier roman, Les Impudents, en 1943, sous le pseudonyme de Marguerite Duras. Résistante pendant la guerre, communiste jusqu’en 1950, participante active à Mai 68, Duras est une femme engagée dans les combats de son temps, passionnée, volontiers provocante, qui cultive dans son œuvre romanesque et théâtrale une esthétique du mystère. Associée au mouvement du Nouveau Roman, même si son écriture demeure très singulière, de par sa musique faite de répétitions et de phrases déstructurées, elle privilégie un récit discontinu au détriment de la progression de l’intrigue et du recours à la psychologie. Les thèmes récurrents de ses romans se dégagent très tôt : l’attente, l’amour, l’écriture, la folie, la sexualité féminine, l’alcool, notamment dans Moderato cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) et Le Vice-Consul (1966). Elle écrit aussi pour le théâtre et pour le cinéma : Hiroshima mon amour (1959), India Song (1975). Souvent controversée, elle remporte assez tardivement un immense succès mondial, qui fait d’elle l’un des écrivains vivants les plus lus, avec L’Amant, Prix Goncourt en 1984. Morte à Paris le 3 mars 1996, Marguerite Duras est aujourd’hui reconnue comme une figure majeure de la littérature du XXe siècle.

Elsa Pépin
Auteure, recherchiste, critique et animatrice d’émissions littéraires