Le soleil divin au-dedans

Par Elsa Pépin

Essai sur LES MARGUERITE(S)

Une femme seule devant l’Inquisition. Ses idées et son corps : dangereux, bannis, brûlés. Finir au bûcher, quelle fin tragique! Pourtant, Marguerite Porete resta silencieuse et ne chercha d’aucune manière à se racheter. Comment aurait-elle pu, après avoir atteint l’océan de joie, la plénitude et l’anéantissement de son âme, loin des querelles des Hommes et des vanités terrestres? « C’est ainsi que Marie atteignit la plénitude de son état, non pas en parlant et en cherchant, mais en se taisant et s’asseyant », écrit Porete, au sujet de Marie-Madeleine.

Chant d’amour, élévation de l’esprit, quête mystique introspective et vertigineuse, Le Miroir des âmes simples et anéanties touche droit au cœur et nous concerne tous au-delà de la religion, parce qu’il parle du sens à donner nos vies. Du sacré au sens large. Le mouvement de l’âme qui se décharge de la morale et des vertus, d’une justice et d’une richesse dirigées par d’autres, de tout ce qui concerne le vouloir et le désir qui l’asservissent, concerne l’âme touchée par la grâce, responsable de son propre épanouissement et qui trouve paix et sérénité malgré le tumulte intérieur. « Amour attire toute matière en lui » écrit cette femme persuadée que la disparition de soi, son anéantissement total seul permet d’accéder à la souveraineté et la liberté. Et la lumière sacrée jaillit de son verbe tant elle y est tout entière dévouée.

Ni simple ni aisée, la quête de Marguerite Porete est radicale comme l’est celle des idéalistes. Elle aspire à une pureté, un absolu, forcément éloigné du réel, cherche à dire l’indicible, mais sa pensée est toutefois ancrée dans un quotidien, une intimité, une proximité accessibles. Il est question d’amoureux, et pour quiconque a déjà aimé, il est possible de lire et de comprendre de quel sentiment il s’agit. Marguerite Porete donne au sacré une forme humaine, celle de l’être aimé et de l’être aimant, rapprochant la plus grande communion à la plus petite, celle qui se vit dans l’espace domestique, universelle parce qu’individuelle. Cette proximité est toute féminine, serait-on tenté de dire, en ce qu’elle défie les lois et le savoir dictés par les hommes.

Le voyage intérieur et sans concession de cette mystique subversive vise le plus haut état de bonheur par une connaissance de soi, pavant le chemin pour les autres, les suivantes, qui éclaireront et réfléchiront après elle au sens sacré de l’existence, à travers leur foi en Dieu ou en d’autres formes d’absolu, comme l’art.

C’est sur cette piste que la pièce LES MARGUERITE(S) nous emmène : reconnaître le riche héritage des mystiques sacrifiées sur l’autel des hommes, seules à défendre leur vision, mais formant un seul et même grand corps irrigué de vie, d’esprit et de lumière. Des femmes de l’histoire qui peuvent toutes, chacune à leur manière, se réclamer de Marguerite Porete.

Par une étrange coïncidence, elles s’appellent toutes Marguerite. Au-delà du hasard les ayant prénommées ainsi, leur parenté signe une véritable filiation féminine dans l’histoire, une transmission souterraine à laquelle Stéphanie Jasmin a voulu rendre hommage. Entre elles se joue un combat séculaire, celui de la parole des femmes et de leurs écrits pour exister. Dévotes, poétesses, icônes magnifiées, sacrifiées, en quête d’absolu, de cohérence, d’unité, elles racontent la longue marche des femmes dans un monde où le sens et la spiritualité sont d’abord définis par les hommes. C’est le récit d’une solidarité féminine au-delà des solitudes et des isolements. Six femmes aux destins différents, pourtant liées par un fil rouge, une continuité dans leur voyage intérieur et leur combat contre les interdits, inséparables âmes sœurs qui se sont trouvées sans s’être connues.

Sept siècles nous séparent de la première. Pourtant, l’auteure du Miroir des âmes simples et anéanties nous rejoint directement. Sa langue peut certes intimider certains lecteurs, certains concepts, être difficile à déchiffrer, mais l’âme de cette mystique hors-norme nous touche et nous parle sans intermédiaire.

« Vous autres, les petits, vous qui trouvez votre nourriture dans le vouloir et le désir, désirez êtres tels, car qui peut désirer le moins et ne désire pas le plus, n’est pas digne que Dieu lui donne le moindre de ses biens, à cause de la lâcheté à laquelle il se laisse aller dans son pauvre courage, si bien qu’on le voit toujours affamé. » (p. 84)

Cette invitation à s’extraire du vouloir et du désir pour s’alléger le cœur, l’extraire d’un asservissement et le rendre souverain résonne en nos esprits encombrés de sollicitations et de connexions effrénées. Qui, à notre époque, ne cherche pas à calmer le tumulte intérieur, à retrouver une sérénité en faisant le vide? L’élévation par humilité de Porete, son détachement, son impassibilité et le désencombrement auquel elle aspire acquièrent tout leur sens pour nos contemporains, avides de pouvoir, de gloire et de possession. Une bulle d’oxygène dans notre monde saturé, un texte qui défie notre course frénétique à la consommation. Or si le texte de Porete nous parle, sa quête ne peut que nous renvoyer à notre propre vide spirituel. En l’absence de Dieu, qui donc remplace cet absolu, cet adorateur dans lequel elle se fond au point de s’anéantir? En quoi peut-on croire? Vers qui ou quelle cause s’engager? C’est cet espace laissé vacant par la disparition de Dieu qui inspire, mais peut aussi arracher à la vie des intelligences vives telles que Nelly Arcan, et que la pièce tente de circonscrire, faisant du livre de Porete un phare éclairant notre présent.

Marguerite Porete écrit, au sujet des âmes libérées du désir : « Les personnes qui vivent cela sont en une plénitude telle, qu’elles ont le soleil divin au-dedans d’elles, sans mendier au-dehors […]. » (p. 86) Une fois qu’elle connaît l’Amour, cette Âme « nage en l’océan de Joie », devenant « joie elle-même ». Au lieu de donner aux autres le pouvoir sur son propre épanouissement spirituel, elle invite à une introspection et à une souveraineté — celle-là même qui l’a rendue si suspecte aux yeux de l’Église — à partir d’une transformation de soi afin de posséder le divin au-dedans de soi. De plus, Porete célèbre dans son livre la beauté d’une poésie allégorique, amoureuse, qui rend au vivant sa toute-puissance contre une tradition intellectuelle centrée sur la raison. Elle découvre une fenêtre vers le sacré qui s’ouvre en soi. Un mouvement qui mène à une vérité intime, polysémique, à une connaissance paradoxale, fluctuante, insaisissable. Il y a chez elle une tension entre l’être et le néant, le dicible et l’indicible, un désir insatiable de cohérence et d’unité qui se heurte à une conscience des limites de la connaissance. Ce grand dilemme au centre de sa démarche ne rejoint-il pas celui de tout écrivain, créateur, en quête d’un sens qui se dérobe?

Ce regard tourné vers l’intérieur met en doute nos ego tournés vers l’extérieur, notre époque voyeuse où les écrans ont remplacé les miroirs. Époque où on contemple notre image en décalage par rapport à nous-mêmes et qui donne envie de chercher le « soleil divin au-dedans ».

Souvent reléguées en marge de la grande histoire, les femmes ont pourtant créé l’humanité. Des salons aux antichambres du pouvoir, elles ont enfanté le monde, constitué le plus grand corps enseignant, exercé leur influence souvent silencieuse, résisté. Communion de voix féminines, LES MARGUERITE(S) élèvent un temple à toutes ces femmes dressées contre un pouvoir masculin, à toutes celles qui cherchent le sens au milieu de l’abîme, à tous ces silences de l’histoire et à ces images cristallisées de femmes auxquelles la pièce redonne vie.

Du XIIe siècle à aujourd’hui, le chemin traversé est long et la condition des femmes, poétesses ou dévotes, a bien évolué. Mais si la femme d’aujourd’hui jouit du statut d’écrivaine, d’une accessibilité au pouvoir et d’une liberté de parole et d’action inégalée dans l’histoire de l’humanité, sa vulnérabilité physique fait toujours partie de sa condition, en témoigne la récente vague de dénonciation des agressions sexuelles. Plus encore, femmes d’hier et de maintenant cherchent toujours à nommer les contradictions de leur vie intérieure, à donner une dimension sacrée à leur passage, quête de transparence qui porte en elle toutes celles qui l’ont précédée.

Résistante obstinée et fervente radicale, Marguerite Porete est la mère porteuse d’une grande lignée de combattantes, d’esprits libres et créatifs au regard lucide et solaire. Elles sont les Marguerite(s).

Elsa Pépin
Auteure, recherchiste, critique et animatrice d’émissions littéraires

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