Dossier d’Elsa Pépin

Par Elsa Pépin

Marguerite Porete, mystique excentrique du Moyen Âge

On sait peu de choses au sujet de Marguerite dite Porete, béguine de Hainaut qui a vécu autour de 1300 dans les Pays-Bas francophones. Alors que sa vie demeure nébuleuse, sa condamnation comme hérétique relapse à Paris, le 31 mai 1310, est un fait confirmé. Son livre, Le Miroir des âmes simples et anéanties 1, fut condamné ce même jour par l’inquisiteur pour le royaume de France. Le lendemain, Marguerite fut conduite sur le bûcher et brûlée vive en place de Grève. Une exécution qui ne passa pas inaperçue.

Considérée comme un des premiers auteurs à être condamnés à mort à cause de ses écrits, Porete attire la curiosité de bien des chercheurs par sa vie énigmatique, l’aspect tragique de sa mort, mais surtout, par l’excentricité et l’unicité de sa pensée. Qualifiée de mystique, savante, martyre, poète, hérétique, béguine, activiste religieuse ou d’esprit libre, elle fascine par la complexité et l’ambiguïté de son statut et de sa démarche spirituelle.

On situe sa naissance autour de 1250 dans le Hainaut, peut-être à Valenciennes, ville citée dans ses procès. Sa langue est le français, mais on remarque certains flandricismes dans son texte et son excellente connaissance de la mystique flamande contemporaine laisse penser qu’elle parlait aussi cette langue. Elle appartient autant au monde germanique qu’au monde latin. Religieusement, elle appartient au diocèse de Cambrai. Au carrefour de cultures et de pensées spirituelles multiples, d’écoles et de traditions intellectuelles diverses, Porete ne se laisse pas facilement circonscrire 2. Pour l’étudier, il faut passer par l’histoire de son livre, plus documentée, mais aussi de son procès.

Les informations proviennent de son inquisiteur, le dominicain William de Paris, qui aurait mené ce procès. Selon les informations fournies, l’évêque de Cambrai, Guido de Collemezzo, aurait condamné son livre entre 1296 et 1306, et ordonné qu’il soit brûlé à Valenciennes en la présence de l’auteure. Il lui aurait ensuite ordonné de ne plus jamais parler ou écrire à propos des idées contenues dans le livre, sous peine d’être condamnée comme hérétique et punie en justice. Nullement arrêtée par ce décret, Porete aurait admis en présence du nouvel évêque de Cambrai, Philip de Marigny, qu’elle avait eu plusieurs fois en sa possession ledit livre après sa condamnation. Les documents de William de Paris l’accusent aussi d’avoir fait circuler son livre parmi le peuple et plus spécifiquement, de l’avoir communiqué à l’évêque de Châlons-sur-Marne, Jean de Châteauvillain, autour de 1308. À partir de ce moment-là, elle aurait été transférée sous la juridiction de William de Paris.

Un clerc excentrique, Guiard de Cressonessart, aurait alors été à Paris pour prendre sa défense, mais aurait aussitôt été emprisonné. William de Paris aurait demandé à Guiard et à Marguerite de jurer sous serment de coopérer avec l’inquisition, ce qu’ils auraient tous deux refusé de faire. De Paris aurait ensuite convié des maîtres de droit canonique et de théologie de l’Université de Paris à un conseil en vue de gérer ces récalcitrants. Les maîtres arrivèrent à la conclusion qu’ils pouvaient être considérés comme hérétiques simplement par désobéissance et qu’ils devraient être punis à moins de rapidement coopérer.

Guiard aurait accepté de répondre aux questions de l’inquisition et témoigné être un Ange de Philadelphie envoyé pour défendre les vrais partisans de Dieu. Soumis aux maîtres de droit canonique de William de Paris, le témoignage fut jugé hérétique et des extraits considérés comme provenant du livre de Marguerite Porete, également jugé hérétique, erroné et contraint à être exterminé. Porete fut ensuite non seulement déclarée hérétique par désobéissance, mais également relaps, puisqu’elle avait contrevenu à l’ordre de ne pas faire circuler son livre. Le 31 mai 1310, William condamne Porete à être incarcérée et son livre, à être brûlé. Le lendemain, elle est brûlée vive 3.

C’est donc surtout grâce à son procès et à ses interactions avec les institutions ecclésiastiques que s’éclaire la vie de Marguerite Porete, généralement située parmi les béguines et moniales du XIIIe siècle, peut-être sans être membre d’un béguinage formel. Elle a pu être désignée ainsi parce qu’elle menait une vie spirituelle hors des formes canoniques traditionnelles. Une hypothèse veut qu’elle ait occupé le poste d’enseignante à l’école du béguinage Sainte-Élizabeth de Valenciennes, ou eut été copiste professionnelle, mais aucune documentation ne le prouve. Porete fut qualifiée d’hérétique sans doute en raison de son statut hors-norme : la piété d’une femme non mariée et vivant en dehors des institutions religieuses était suspecte à l’époque 4. Sa dévotion singulière et son comportement social contribuèrent à sa marginalisation.

Il est possible d’en apprendre un peu plus sur elle en la comparant avec d’autres femmes de la même période. L’absence de soutien efficace aux moments où elle fut en difficulté, à l’exception de Cressonessart, et le fait qu’elle n’ait pas eu recours à un collaborateur masculin, comme c’était le cas pour la plupart des femmes rédigeant des ouvrages spirituels à l’époque, suggèrent qu’elle n’appartenait sans doute ni à la haute ni à la moyenne noblesse 5. Elle était pourtant lettrée et savait fort probablement le latin, ce qui contribue à confondre les chercheurs.

On trouve une parenté entre Porete et des femmes comme Beatrice de Nazareth et Hadewijch d’Anvers, ses devancières d’un demi-siècle chez qui l’on sent la même imprégnation de l’école Victorine, de saint Bernard et de Guillaume de Saint-Thierry, mais surtout de la composition courtoise de la culture béguine. La conquête du « Fin Amour », centrale au Miroir de Porete, est un des thèmes répandus de cette littérature. Une réelle parenté existe entre Porete et Hadewijch, mystique et poétesse brabançonne du XIIe siècle, qui la rejoint du point de vue de l’autonomie d’une écriture religieuse féminine en langue vernaculaire. Son Livre des visions met aussi en scène le thème de l’union nuptiale à Dieu et appartient à cette même poétique des béguines, marquée par la chanson et une transmission orale des textes de dévotion. Le Miroir des âmes simples et anéanties se distingue toutefois du monde culturel des béguines par sa créativité et son ambition théorique inhabituelle.

Avant-gardiste, savante, mais indépendante, Marguerite Porete déjoue les chemins tracés pour les femmes de son époque. Sa marginalité la rend plus mystérieuse et son histoire est indissociable de celle de son livre, un chef d’œuvre mystique sans équivalent.

Le Miroir des âmes simples et anéanties

Écrit autour de 1290, Le Miroir des âmes simples et anéanties est aujourd’hui considéré comme un texte majeur de la première littérature mystique de langue française. Essai théologique complexe, polysémique et richement documenté, le livre plein d’audace et profondément original est unique en son genre et d’une qualité littéraire hors pair.

D’une longueur substantielle, écrit dans une prose tantôt poétique tantôt didactique, le Miroir est formé de 140 chapitres qui se répondent les uns les autres par un jeu d’écho à la fois savant et plein d’humour. Sur le ton de la conversation ou avec lyrisme, Porete construit un livre à la structure complexe jouant d’effets de miroirs et de mises en abîme, de joutes verbales et de paradoxes déconcertants, le tout sous la forme d’un dialogue entre des personnages allégoriques — l’Amour, La Raison, l’Âme — entrecoupé de pièces poétiques et de chansons. Dans une mise en scène presque théâtrale, il fait aussi référence à un auditeur-lecteur qui rappelle que la lecture était souvent vocale et publique à l’époque, alors que nous sommes avant l’imprimerie et que le livre reste un objet rare, coûteux, peu diffusé en dehors des communautés religieuses et des universités. Le jeu scénique du Miroir renvoie à ce contexte des « mystères » représentés à la porte des cathédrales et les joutes oratoires des chevaleresques « cours d’amour » qui marquent la naissance du théâtre européen.

Le livre sollicite également tout un champ métaphorique de l’intime : des images de l’amour, du mariage, du jeu entre l’aimé et l’aimant; de riches métaphores, telles que celle invoquant l’image du feu pour parler de l’amour divin : « […] tout comme le fer revêt le feu et perd son aspect parce que le feu qui le transforme en lui est plus fort que lui, cette âme revêt ce qui, ici, la dépasse; elle est nourrie et transformée en lui du fait de son amour pour lui […] » (Chap. 52, p. 117)

Comme son titre l’indique, Porete invite à une expérience religieuse radicale qui consiste à l’anéantissement de l’âme, à la mort de sa volonté propre et de tout ce qui se rapporte à soi. Elle décrit le mouvement des « simples âmes » vers « l’annihilation » en sept étapes de détachement, menant vers la perfection où l’âme devient ce que « Dieu est », coïncide avec lui, s’anéantit en lui. Le mouvement est « non pas contre les vertus mais par-dessus » (ch. 103). Une âme annihilée est ce que Dieu est à travers la transformation de l’amour. Ces âmes atteignent un détachement complet, retournent vers l’unité d’avant la création, le vide absolu, une souveraineté de l’être sans l’être.

« L’accomplissement de mon œuvre, c’est de toujours ne rien vouloir. Car pour autant que je ne veux rien, je suis seule en lui, sans moi, et toute libérée; alors qu’en voulant quelque chose, je suis avec moi, et je perds ainsi ma liberté » (Chap. 51, p. 116).

Chant d’amour, éloge d’humilité et de tempérance venant avec un abandon de toutes les créations, incluant son propre corps, sa raison, sa volonté, en devenant le miroir de Dieu : ce texte est un éloge de la contemplation et de la libération de l’ego. La beauté du Miroir tient à l’originalité de sa forme et de son propos, mais aussi à sa manière si singulière de s’adresser à chacun de nous. Il est destiné aux mystiques, et non aux théologiens, il est réservé à ceux qui le liront avec « l’entendement subtil qui est en [eux] » (Prologue), à ceux qui seraient directement en contact avec Dieu, sans intermédiaire. Il sollicite en effet l’intelligence personnelle de chacun et interpelle le lecteur contemporain et même l’athée, parce qu’il traite de la foi libérée du catholicisme. La quête de Porete invite à un accès direct à quelque chose d’essentiel qui dépasse Dieu : l’amour, l’absolu, le mystère de l’existence, le dépassement de soi, l’indicible, universels et atemporels.

Le livre aurait connu un grand succès auprès des contemporains de Porete et marqué plusieurs intellectuels, écrivains et théologiens à travers les siècles. Populaire et important à son époque, le Miroir (ou des parties du texte) a très probablement fait l’objet d’une diffusion orale, mais sa condamnation répétée à Cambrai, puis à Paris, et l’interdiction pour les béguines de débattre de questions théologiques aurait mis fin à la réception du texte.

Mais qu’y a-t-il de si particulier dans cet ouvrage pour qu’il ait été jugé si dangereux qu’il fallut le brûler? Comment expliquer l’acharnement des autorités contre Porete? « Les béguines déclarent que je suis égarée, et les prêtres aussi, les clercs et les prêcheurs, les augustins, les carmes et les frères mineurs…! », écrit-elle. Une véritable coalition s’est élevée contre elle.

Un livre subversif

Parmi les choses qui rendent suspecte Marguerite Porete, notons son identification au créateur, sa doctrine de l’annihilation, mais aussi le simple fait d’être une femme qui parle à Dieu. Certains chercheurs accusent son insistance sur sa position volontairement subversive (refus de collaborer avec les institutions) de l’avoir conduite à cette condamnation, au-delà de son radicalisme. D’autres voient un véritable malentendu autour de sa pensée. « En gros, là où Marguerite Porete parle du dépassement de la vertu et de la morale, ses juges lisent une opposition à la vertu; là où elle parle de l’union à Dieu, ils lisent une identification à Dieu; là où elle parle de paix intérieure, ils lisent un nihilisme pervers; là où elle parle d’adorer Dieu en esprit et vérité, ils comprennent le reniement sacrilège des institutions chrétiennes 6. »

L’audace de Marguerite Porete dépasse le simple malentendu. L’ampleur intellectuelle et le niveau d’élaboration conceptuelle de son Miroir sont incomparables avec les formes courantes de la littérature dévote des béguines de langue française. Le Miroir est une œuvre inclassable qui introduit chez le lecteur une forte dose de vertige, privilégiant le questionnement, le doute, invitant le lecteur à tirer ses propres conclusions de sa quête spirituelle, des aspects fort dérangeants pour l’époque.

Contrairement à plusieurs mystiques de son temps, Porete n’a pas de visions et ses extases ne se traduisent pas par des manifestations corporelles. Sa pensée passe par une argumentation complexe et créative, puisant à plusieurs sources et à diverses traditions spirituelles et intellectuelles. Cela la rend unique et marginale, mais contribue certainement à sa dangerosité du point de vue des maîtres parisiens de l’époque qui revendiquaient le monopole de la créativité dans ce domaine. Le trait distinctif du Miroir tient en effet de sa tournure spéculative. Plutôt que d’affirmer des vérités, il se construit sur le paradoxe. L’art de Porete consiste à remettre en question systématiquement chaque vérité et chaque figure rhétorique qu’elle utilise, opérant une critique de la raison dont elle nie l’efficacité dans la découverte de soi et de Dieu 7. « La seule autorité du texte de/pour Marguerite Porete est son essence, et cette essence n’est jamais que sa métamorphose, comme un miroir qui engendre sa propre réflexion, son propre anéantissement 8. »

Chaque image, chaque argument est renversé par son contraire dans une structure paradoxale brillante qui ouvre la quête à l’infini, faisant puis défaisant à mesure le regard qui se mire en lui-même et en Dieu. « C’est la vérité, car cette âme possède Dieu par grâce divine, et qui possède Dieu possède tout; et pourtant, il dit qu’elle ne possède rien, parce que tout ce que cette âme possède en elle de Dieu par le don de la grâce divine ne lui semble rien […] » (Chap. 13, p. 72)

Le connu et l’inconnu se répondent en un dialogue sans fin, comme pour affirmer le manque fondateur de la condition humaine, le jeu de voilement et de dévoilement de la lumière divine, mais aussi de soi, dont la connaissance jaillit et se dérobe. Par son architecture de déconstruction systématique, son approche axée sur le dialogue, le Miroir rappelle la dialectique scolastique, chère à Platon, tout en la dénonçant. Une femme capable de s’approprier un si vaste savoir, de manier la poésie comme l’art argumentaire et de traiter d’une culture théologique savante avec autant de créativité représentait une menace, comme l’explique si bien Sylvain Piron :

« Écrit par une femme, en langue vernaculaire, sur un mode narratif et poétique et maniant une autre logique, fondée sur le paradoxe et la réversibilité des contraires, le Miroir est à tous points de vue aux antipodes des canons de la théologie universitaire. C’est en cela qu’il a pu être ressenti par les autorités dogmatiques – évêques, inquisiteurs, théologiens et canonistes – comme une menace, en tant que miroir inversé de la fonction institutionnelle du théologien 9. »

Ses dialogues en apparence amusants, pleins d’ironie et de jeux poétiques, dissimulent son hétérodoxie et un esprit subversif capable de jouer avec diverses influences pour bâtir sa propre théorie.

Ses sources

On situe généralement Marguerite Porete dans la lignée de saint Jean de la Croix ou de Maître Eckhart, théologien dominicain du XIIIe siècle à qui elle est souvent associée. Tout comme lui, elle se démarque de la littérature médiévale avec une morale théologique axée sur la volonté individuelle plutôt que sur les vertus, qui encourage le lecteur à prendre sa responsabilité dans sa vie spirituelle 10. Son mysticisme est, comme celui d’Eckhart, une invitation au détachement de « tout ce qui n’est pas Dieu » et à voir le potentiel divin en soi plutôt qu’à instaurer la peur face au péché.

On note aussi une influence de la pensée néo-platonicienne chez elle. Parfois, on la rapproche de l’apophatisme 11 : une « théologie négative » qui consiste à définir Dieu par ce qu’il n’est pas plutôt que ce qu’il est. Cette théologie, souvent associée à Pseudo-Denis, un moine syrien du VIe siècle, aurait influencé des théologiens comme les Victorine, Bonaventure, Thomas d’Aquin et Plotin, dont on trouve des traces chez Porete.

La sophistication théologique et poétique du Miroir suggère en effet que Porete devait être familière avec les pères de l’Église, la Bible et avec le débat de style universitaire. Certaines études récentes montrent sa familiarité avec la littérature, la chanson et la poésie de son temps, mais ses sources sont multiples et le cadre culturel dans lequel elle s’inscrit, bien plus large, comme l’explique le chercheur Sylvain Piron : « Elle prend part aux conversations et récitations collectives des béguines, écoute et connaît la poésie des trouvères et la littérature épique et didactique, mais elle fait également partie de l’auditoire des sermons que les Mendiants délivrent dans la langue commune, se faisant ainsi le relais d’un discours théologique produit à l’université de Paris 12. »

Porete fait preuve d’un savoir universitaire probablement largement transmis par voie orale. Une analyse approfondie du texte laisse reconnaître chez elle notamment les traces d’Albert le Grand et de Thomas d’Aquin (Éthique à Nicomaque) et de Bonaventure (Collationes in Hexaemeron). L’usage abondant des proverbes indique entre autres son appartenance à une culture orale des prédicateurs, mais toujours, elle intègre des nuances, joue avec les dictons pour les faire siens. Elle reprend par exemple une formule de Socrate : « cette âme ne sait qu’une chose, c’est qu’elle ne sait rien », à laquelle elle ajoute : « Et ce rien savoir et ce rien vouloir lui donne tout 13. » Piron remarque comment « opère ici la réversibilité des opposés qui est la marque la plus personnelle et la plus puissante de sa démarche 14. »

Le silence de Marguerite Porete

Marguerite Porete est demeurée muette en face de ses inquisiteurs. Face à son refus de prêter serment de loyauté, de recevoir l’absolution pour des fautes qu’elle retenait ne point avoir commises et de répondre aux questions de l’inquisiteur, plusieurs interprétations sont possibles. Acte héroïque de résistance, stratégie rationnelle, bravoure ou simple incapacité à parler dû à un affaiblissement? Ce silence reste énigmatique. Il n’en demeure pas moins qu’il frappe l’imaginaire et s’inscrit en continuité avec la quête de Porete visant l’anéantissement de l’âme, une plénitude détachée, désencombrée de tout vouloir et de tout désir.

Des passages du Miroir font d’ailleurs office de réponse. Elle écrit au sujet de l’âme libre : « Cette âme a pour héritage une liberté parfaite; chacun de ses quartiers en est revêtu sur sa plaine. Elle ne répond à personne si elle ne le veut bien et s’il n’est de son lignage, car un gentilhomme ne daignerait répondre à un vilain qui l’appellerait ou le convoquerait sur un champ de bataille; et c’est pourquoi, qui appelle cette âme ne la trouve pas : ses ennemis n’en reçoivent plus réponse. » (Chap. 85, p. 157) Ou encore ceci, comme si elle avait prémédité sa fin, brûlée sur le bûcher : « Or cette âme est si brûlante en la fournaise de feu d’amour, qu’elle est devenue feu, à proprement parler, si bien qu’elle ne sent pas le feu, puisqu’elle est feu en elle-même par la force d’Amour qui l’a transformée en feu d’amour. » (Chap. 25, p. 87) Porete reste stoïque et humble jusque dans la mort, façonnant un mythe d’une troublante cohérence.

Sa modernité

Défiant la tradition théologique de son temps en lui opposant une pensée subjective, polysémique, centrée sur une connaissance intime du divin et de soi, Marguerite Porete servira d’exemple à d’autres femmes au cours des siècles, notamment à Marguerite de Navarre, reine et écrivaine qui y fait référence dans ses Prisons. Tombé dans l’oubli jusqu’à la fin du XIXe siècle, le Miroir refera surface à partir de la fin du XIXe siècle, grâce aux publications importantes de Henry Charles Lea aux États-Unis (1887), de Charles-Victor Langlois en France (1894) et d’Evelyn Underhill en Angleterre (1911). Puis en 1946, la chercheuse italienne Romana Guarnieri réussit à identifier Marguerite Porete comme l’auteure du Miroir et à déterminer que l’ouvrage avait été préservé. Depuis que le texte français en a été rendu accessible en 1965, par les soins de Guarnieri, le Miroir s’est imposé comme l’une des plus grandes œuvres de la littérature médiévale française et de la mystique médiévale.

La forme unique, originale et le contexte particulier de la diffusion du Miroir font que les études qui s’y consacrent sont multiples, et chevauchent souvent plusieurs champs d’études comme la théologie, les études religieuses, le mysticisme du XIIIe siècle, l’histoire et, plus récemment, la littérature et les études féministes. À ce sujet, une très belle étude se penche sur le rapport de la femme au divin chez Marguerite Porete et Marguerite d’Oingt 15, avançant que la vision critique de Porete contre les systèmes théologiques, philosophiques et linguistiques du Moyen-Âge préfigure les postures féministes qui lui succéderont.

En somme, la complexité et l’ambiguïté du Miroir ont alimenté beaucoup de travaux récents et la multiplication des traductions modernes en français, anglais, italien, allemand, espagnol et catalan, son apparition dans des romans historiques, son adaptation sous forme de livret d’opéra et son insertion dans un catalogue des « Grands hérétiques du Moyen-Âge » témoignent du large intérêt qu’il suscite aujourd’hui.

Le genre littéraire du miroir

Le livre de Marguerite Porete appartient au genre littéraire du miroir, peu connu aujourd’hui, mais répandu au Moyen-Âge. Une centaine de miroirs sont répertoriés du XIIe au XIIIe siècle et se déclinent en plusieurs catégories : miroir de l’histoire, miroir de la morale, miroir de la nature. Tantôt instructif, comme le Speculum majus de Vincent de Beauvais, encyclopédie du savoir de l’époque, tantôt exemplaire, comme le Speculum ecclesiae d’Honorius Augustodunensis, le miroir fait « miroiter » un aspect de la réalité aux yeux d’un lecteur qui est d’abord un spectateur. Reflet de la réalité, il se veut aussi reflet de celui qui la regarde et permet la coïncidence des deux par une transformation intérieure d’ordre sacramental. C’est une invitation à se mirer pour se rapprocher d’une réalité admirée. C’est la contemplation et non l’action qui transforme et assimile l’objet d’intérêt. Dieu comme miroir de soi, Dieu contenu en nous.

Rappelons que le miroir de l’époque n’était pas celui d’aujourd’hui. Max Huot de Longchamp indique que cet « objet de métal poli et scintillant, rare et cher […] aux reflets multiples et variables, [est] très éloigné de nos glaces modernes et de leur fonctionnelle limpidité 16. » Le miroir au Moyen-Âge est énigmatique et cache autant qu’il révèle : « c’est à travers une laborieuse accommodation – la rumination monastique du texte – que ce miroir focalise progressivement toutes nos facultés de connaître et d’aimer 17. » Le genre du miroir invite donc à la contemplation, plutôt qu’à une révélation claire et limpide, contemplation du Verbe de Dieu, avec une part d’indicible qui demeure. Il s’agit, pour contempler le grand mystère, de passer de l’autre côté du miroir, de pénétrer au centre du « noyau » divin.

L’utilisation de la métaphore du miroir et la circulation des ouvrages qui s’y rapportent font partie de la tradition cistercienne, à laquelle Marguerite Porete pourrait avoir appartenu 18. Inspirés des néo-platoniciens de la fin de l’Antiquité, notamment Plotin, et les théologiens chrétiens des IVe et Ve siècles comme saint Augustin et saint Grégoire de Nysse, les cisterciens cherchent à former leur propre théorie de la connaissance de soi et du monde. « La pensée plotinenne dépasse l’allégorie de la caverne de Platon et établit une hiérarchie des reflets selon laquelle, par une succession de miroirs interposés, l’âme serait un reflet de l’émanation de l’Un, et son expression, un reflet de ce reflet, et ainsi à l’infini. Possédant l’image divine dans le miroir de son âme, l’être humain parvient à la connaissance des réalités supérieures par l’introspection. (…) Pour que se reflète l’image divine en l’homme, il faut que l’âme soit pure 19. »

Le miroir au Moyen-âge devient le symbole de la connaissance de soi et de la vision indirecte de Dieu, connaissance subjective et introspective. Porete emploie l’expression « miroir de l’âme » dans cette perspective. Comme le rappelle Catherine Müller, « en lisant “dans” le Miroir, le lecteur voit une âme qui est à la fois miroir de lui-même et reflet de Dieu 20. » Pour Porete, l’anéantissement consiste à accéder à une contemplation directe où Dieu pénètre à l’intérieur de l’âme.

Dans la lignée de saint Bonaventure, Porete applique à l’écriture même cette dualité du miroir : les mots sont doubles, miroirs d’une vérité intrinsèque et d’une réalité extérieure, d’un sens propre et d’un sens figuré qui se renvoient sans cesse leurs images respectives. Elle les appelle tantôt « mots doubles », tantôt « mots couverts ».

« Une même parole peut être comprise de deux façons » (Chap. 20, p. 81), écrit-elle. Il y a chez elle un effet de miroir entre le mystère du langage et celui du divin. Le lecteur du miroir chemine vers le noyau du sens caché du livre, en même temps que l’âme chemine vers le divin noyau d’amour. Le Miroir devient une mise en abîme de l’âme, qui se révèle et se dérobe simultanément.

Cherchant à dire l’indicible, Marguerite Porete interroge aussi le paradoxe du langage et construit un livre en miroir où chaque chose renvoie à son contraire, jeu de voilement et de dévoilement infini ou le « sens caché du texte devient garant du sacré 21 », faisant du Miroir un « hymne à l’allégorie universelle 22 ». Par son anéantissement, la poétesse franchit le miroir et brise l’énigme pour accéder à une vision face à face avec Dieu, mais doit aussi admettre que cette communion échappe au langage. L’énigme chez Marguerite Porete s’ouvre et se referme sur elle-même, à l’instar de la femme et se son livre, un objet dans lequel on se mire tout en se perdant.

Le soleil divin au-dedans

Essai sur LES MARGUERITE(S)

Une femme seule devant l’Inquisition. Ses idées et son corps : dangereux, bannis, brûlés. Finir au bûcher, quelle fin tragique! Pourtant, Marguerite Porete resta silencieuse et ne chercha d’aucune manière à se racheter. Comment aurait-elle pu, après avoir atteint l’océan de joie, la plénitude et l’anéantissement de son âme, loin des querelles des Hommes et des vanités terrestres? « C’est ainsi que Marie atteignit la plénitude de son état, non pas en parlant et en cherchant, mais en se taisant et s’asseyant », écrit Porete, au sujet de Marie-Madeleine.

Chant d’amour, élévation de l’esprit, quête mystique introspective et vertigineuse, Le Miroir des âmes simples et anéanties touche droit au cœur et nous concerne tous au-delà de la religion, parce qu’il parle du sens à donner nos vies. Du sacré au sens large. Le mouvement de l’âme qui se décharge de la morale et des vertus, d’une justice et d’une richesse dirigées par d’autres, de tout ce qui concerne le vouloir et le désir qui l’asservissent, concerne l’âme touchée par la grâce, responsable de son propre épanouissement et qui trouve paix et sérénité malgré le tumulte intérieur. « Amour attire toute matière en lui » écrit cette femme persuadée que la disparition de soi, son anéantissement total seul permet d’accéder à la souveraineté et la liberté. Et la lumière sacrée jaillit de son verbe tant elle y est tout entière dévouée.

Ni simple ni aisée, la quête de Marguerite Porete est radicale comme l’est celle des idéalistes. Elle aspire à une pureté, un absolu, forcément éloigné du réel, cherche à dire l’indicible, mais sa pensée est toutefois ancrée dans un quotidien, une intimité, une proximité accessibles. Il est question d’amoureux, et pour quiconque a déjà aimé, il est possible de lire et de comprendre de quel sentiment il s’agit. Marguerite Porete donne au sacré une forme humaine, celle de l’être aimé et de l’être aimant, rapprochant la plus grande communion à la plus petite, celle qui se vit dans l’espace domestique, universelle parce qu’individuelle. Cette proximité est toute féminine, serait-on tenté de dire, en ce qu’elle défie les lois et le savoir dictés par les hommes.

Le voyage intérieur et sans concession de cette mystique subversive vise le plus haut état de bonheur par une connaissance de soi, pavant le chemin pour les autres, les suivantes, qui éclaireront et réfléchiront après elle au sens sacré de l’existence, à travers leur foi en Dieu ou en d’autres formes d’absolu, comme l’art.

C’est sur cette piste que la pièce LES MARGUERITE(S) nous emmène : reconnaître le riche héritage des mystiques sacrifiées sur l’autel des hommes, seules à défendre leur vision, mais formant un seul et même grand corps irrigué de vie, d’esprit et de lumière. Des femmes de l’histoire qui peuvent toutes, chacune à leur manière, se réclamer de Marguerite Porete.

Par une étrange coïncidence, elles s’appellent toutes Marguerite. Au-delà du hasard les ayant prénommées ainsi, leur parenté signe une véritable filiation féminine dans l’histoire, une transmission souterraine à laquelle Stéphanie Jasmin a voulu rendre hommage. Entre elles se joue un combat séculaire, celui de la parole des femmes et de leurs écrits pour exister. Dévotes, poétesses, icônes magnifiées, sacrifiées, en quête d’absolu, de cohérence, d’unité, elles racontent la longue marche des femmes dans un monde où le sens et la spiritualité sont d’abord définis par les hommes. C’est le récit d’une solidarité féminine au-delà des solitudes et des isolements. Six femmes aux destins différents, pourtant liées par un fil rouge, une continuité dans leur voyage intérieur et leur combat contre les interdits, inséparables âmes sœurs qui se sont trouvées sans s’être connues.

Sept siècles nous séparent de la première. Pourtant, l’auteure du Miroir des âmes simples et anéanties nous rejoint directement. Sa langue peut certes intimider certains lecteurs, certains concepts, être difficile à déchiffrer, mais l’âme de cette mystique hors-norme nous touche et nous parle sans intermédiaire.

« Vous autres, les petits, vous qui trouvez votre nourriture dans le vouloir et le désir, désirez êtres tels, car qui peut désirer le moins et ne désire pas le plus, n’est pas digne que Dieu lui donne le moindre de ses biens, à cause de la lâcheté à laquelle il se laisse aller dans son pauvre courage, si bien qu’on le voit toujours affamé. » (p. 84)

Cette invitation à s’extraire du vouloir et du désir pour s’alléger le cœur, l’extraire d’un asservissement et le rendre souverain résonne en nos esprits encombrés de sollicitations et de connexions effrénées. Qui, à notre époque, ne cherche pas à calmer le tumulte intérieur, à retrouver une sérénité en faisant le vide? L’élévation par humilité de Porete, son détachement, son impassibilité et le désencombrement auquel elle aspire acquièrent tout leur sens pour nos contemporains, avides de pouvoir, de gloire et de possession. Une bulle d’oxygène dans notre monde saturé, un texte qui défie notre course frénétique à la consommation. Or si le texte de Porete nous parle, sa quête ne peut que nous renvoyer à notre propre vide spirituel. En l’absence de Dieu, qui donc remplace cet absolu, cet adorateur dans lequel elle se fond au point de s’anéantir? En quoi peut-on croire? Vers qui ou quelle cause s’engager? C’est cet espace laissé vacant par la disparition de Dieu qui inspire, mais peut aussi arracher à la vie des intelligences vives telles que Nelly Arcan, et que la pièce tente de circonscrire, faisant du livre de Porete un phare éclairant notre présent.

Marguerite Porete écrit, au sujet des âmes libérées du désir : « Les personnes qui vivent cela sont en une plénitude telle, qu’elles ont le soleil divin au-dedans d’elles, sans mendier au-dehors […]. » (p. 86) Une fois qu’elle connaît l’Amour, cette Âme « nage en l’océan de Joie », devenant « joie elle-même ». Au lieu de donner aux autres le pouvoir sur son propre épanouissement spirituel, elle invite à une introspection et à une souveraineté — celle-là même qui l’a rendue si suspecte aux yeux de l’Église — à partir d’une transformation de soi afin de posséder le divin au-dedans de soi. De plus, Porete célèbre dans son livre la beauté d’une poésie allégorique, amoureuse, qui rend au vivant sa toute-puissance contre une tradition intellectuelle centrée sur la raison. Elle découvre une fenêtre vers le sacré qui s’ouvre en soi. Un mouvement qui mène à une vérité intime, polysémique, à une connaissance paradoxale, fluctuante, insaisissable. Il y a chez elle une tension entre l’être et le néant, le dicible et l’indicible, un désir insatiable de cohérence et d’unité qui se heurte à une conscience des limites de la connaissance. Ce grand dilemme au centre de sa démarche ne rejoint-il pas celui de tout écrivain, créateur, en quête d’un sens qui se dérobe?

Ce regard tourné vers l’intérieur met en doute nos ego tournés vers l’extérieur, notre époque voyeuse où les écrans ont remplacé les miroirs. Époque où on contemple notre image en décalage par rapport à nous-mêmes et qui donne envie de chercher le « soleil divin au-dedans ».

Souvent reléguées en marge de la grande histoire, les femmes ont pourtant créé l’humanité. Des salons aux antichambres du pouvoir, elles ont enfanté le monde, constitué le plus grand corps enseignant, exercé leur influence souvent silencieuse, résisté. Communion de voix féminines, LES MARGUERITE(S) élèvent un temple à toutes ces femmes dressées contre un pouvoir masculin, à toutes celles qui cherchent le sens au milieu de l’abîme, à tous ces silences de l’histoire et à ces images cristallisées de femmes auxquelles la pièce redonne vie.

Du XIIe siècle à aujourd’hui, le chemin traversé est long et la condition des femmes, poétesses ou dévotes, a bien évolué. Mais si la femme d’aujourd’hui jouit du statut d’écrivaine, d’une accessibilité au pouvoir et d’une liberté de parole et d’action inégalée dans l’histoire de l’humanité, sa vulnérabilité physique fait toujours partie de sa condition, en témoigne la récente vague de dénonciation des agressions sexuelles. Plus encore, femmes d’hier et de maintenant cherchent toujours à nommer les contradictions de leur vie intérieure, à donner une dimension sacrée à leur passage, quête de transparence qui porte en elle toutes celles qui l’ont précédée.

Résistante obstinée et fervente radicale, Marguerite Porete est la mère porteuse d’une grande lignée de combattantes, d’esprits libres et créatifs au regard lucide et solaire. Elles sont les Marguerite(s).

Quelques mots sur les Marguerite historiques

Marguerite de Constantinople (1202-1280)

Marguerite II de Flandre ou Marguerite de Constantinople est comtesse de Flandre et de Hainaut de 1244 à 1280, ainsi que dame de Beaumont (Hainaut). Elle est la fille cadette du comte Baudouin IX, comte de Flandre et de Hainaut, puis empereur latin de Constantinople, et de Marie de Champagne. Marguerite est la sœur de la comtesse Jeanne de Flandre. Elle marque profondément son époque, aimée par les uns, haïe par les autres, considérée par la postérité tantôt comme la comtesse la plus sage, tantôt comme la « Noire Dame ». En 1202, Baudouin participe à une croisade et sa femme Marie le rejoint deux ans plus tard, confiant Marguerite encore bébé et sa sœur Jeanne aux bons soins de leur oncle Philippe de Namur, évêque de Liège. La mère de Jeanne meurt en 1205, et son père, l’année suivante. Philippe de Namur, qui assure la régence à son plus grand profit, confie les deux filles au roi de France, Philippe Auguste. Celui-ci à son tour concède leur garde à Enguerrand III de Coucy.

En 1212, Marguerite se marie avec Bouchard d’Avesnes (1182-1244), bailli du Hainaut et sous-diacre de l’Église de Laon. Concernant la part de succession de Marguerite, les deux sœurs se déchirent. Jeanne convainc Marguerite de se remarier, cette fois à Guillaume II de Dampierre, un noble de Champagne, ce qui cause scandale, Marguerite devenant de fait bigame. Les conflits concernant la validité des deux mariages et la légitimité des enfants perturbent la politique du Saint-Empire pendant des décennies. En 1246, le roi Louis IX de France arbitre les droits de succession, donnant la Flandre aux enfants de Dampierre, et le Hainaut aux enfants d’Avesnes. L’insatisfaction de Jean d’Avesnes, le fils le plus âgé, mène à la guerre civile. En 1244, à la mort de Jeanne, Marguerite devient comtesse de Flandre et de Hainaut, succédant à sa sœur qui est à l’origine de l’abbaye cistercienne de Marquette dans les années 1226-1228. Elle a elle-même fondé en 1234 l’abbaye de l’Honneur Notre-Dame à Orchies, dont elle transfère le monastère à Flines en 1251. La communauté est rapidement affiliée à l’ordre de Cîteaux.

Marguerite d’Oingt (1240-1310)

Religieuse et poétesse du Moyen Âge, Marguerite d’Oingt est prieure de la chartreuse de Poleteins, près de Lyon. Moniale cultivée, elle meurt en laissant derrière elle trois œuvres et quelques lettres : les Pagina Meditationum (Méditations) en 1286, écrites en latin; La Vie de Beatrix d’Ornacieux (une hagiographie de Béatrice d’Ornacieux, moniale de Parménie) écrite en franco-provençal; et le Speculum, un miroir comparable à celui de Porete, écrit avant 1294. Contrairement à Marguerite Porete, Marguerite d’Oingt est protégée par le milieu chartreux, et par un certain Hugues, prieur de Valbonne, qui aurait peut-être été son confesseur. Elle est issue de la famille seigneuriale d’Oingt en Beaujolais, qui s’éteindra en 1382, faute d’héritier mâle. Vénérée localement jusqu’à la Révolution française (1789), Marguerite n’a cependant été ni canonisée ni même béatifiée officiellement. Avec Marie de France (1160-1210) et Christine de Pisan (1364-1430), Marguerite d’Oingt est une des premières poétesses dont on ait trace en France. Ses œuvres mystiques connaissent l’approbation du chapitre général de l’ordre chartreux.

Marguerite d’York (1446-1503)

Duchesse de Bourgogne, fille du 3e duc d’York Richard Plantagenêt et de Cécile Neville, Marguerite d’York est la troisième et dernière épouse du duc de Bourgogne (Charles le Téméraire). En son siècle, elle passe pour la duchesse la plus élégante, la plus riche et la plus puissante d’Europe. Quand Marguerite d’York paraît à Bruges pour la première fois dans le décor peint pour ses noces par Hugo van der Goes, le cœur de l’Europe chavire. Les fêtes et réjouissances qui suivent le mariage (surnommé le mariage du siècle) sont d’un luxe et d’un faste encore jamais vus, une promotion éclatante de l’État bourguignon.

Marguerite d’York n’a pas d’enfant et reporte toute son affection maternelle sur la fille du précédent mariage du Téméraire, la duchesse Marie de Bourgogne, qu’elle élève comme sa fille. Décrite par les chroniqueurs comme introvertie et dévote, elle finance abondamment les institutions religieuses et notamment les ordres mendiants. Son penchant l’incite à commander des manuscrits de livres de dévotion et des traités de morale religieuse, et elle fait appel pour cela à des artistes et auteurs parmi les plus doués de sa génération.

Marguerite de Navarre (1492-1549)

Marguerite de Navarre, appelée également Marguerite d’Angoulême ou Marguerite d’Alençon, joue un rôle capital au cours de la première partie du XVIe siècle. Elle exerce une influence profonde en diplomatie et manifeste un certain intérêt pour les idées nouvelles, encourageant les artistes tant à la cour de France qu’à Nérac. Fille de Louise de Savoie et du comte Charles d’Angoulême, sœur aînée de François Ier, elle perd son père alors qu’elle n’a pas quatre ans.

Elle se marie deux fois. En 1509, elle épouse Charles IV, duc d’Alençon, et devient alors duchesse d’Alençon, mais continue de vivre à la cour, auprès de son frère François. Charles IV décède en 1525. Deux ans après, elle se remarie avec le roi de Navarre, Henri II d’Albret. Par ce second mariage, elle devient reine de Navarre. Leur fille Jeanne III d’Albret naît en 1529. Amie des lettres, des sciences et des arts, protectrice des persécutés, des proscrits et autres victimes de la Sorbonne, du Parlement et de l’intolérance de l’époque, la reine de Navarre voit arriver auprès d’elle les plus grands esprits de son temps. Ouverte aux idées nouvelles (elle soutient notamment l’université de Bourges où étudie Calvin), elle joue à la cour de France un rôle politique et moral important : elle protège des écrivains comme Marot ou Rabelais en butte aux poursuites de la Sorbonne. Son œuvre la plus connue, le recueil de nouvelles L’Heptaméron, est publiée en 1558-1559 et imite Le Décaméron (1350) de Boccacio. Marguerite de Navarre est connue pour être, après Christine de Pisan et Marie de France, l’une des premières femmes de lettres françaises.

Marguerite Duras (1914-1996)

Femme de lettres et cinéaste française, Marguerite Duras, de son vrai nom Marguerite Donnadieu, est née à Gia Dinh, une ville près de Saïgon, en Indochine française. Elle s’installe en France en 1932, épouse Robert Antelme en 1939, et publie son premier roman, Les Impudents, en 1943, sous le pseudonyme de Marguerite Duras. Résistante pendant la guerre, communiste jusqu’en 1950, participante active à Mai 68, Duras est une femme engagée dans les combats de son temps, passionnée, volontiers provocante, qui cultive dans son œuvre romanesque et théâtrale une esthétique du mystère. Associée au mouvement du Nouveau Roman, même si son écriture demeure très singulière, de par sa musique faite de répétitions et de phrases déstructurées, elle privilégie un récit discontinu au détriment de la progression de l’intrigue et du recours à la psychologie. Les thèmes récurrents de ses romans se dégagent très tôt : l’attente, l’amour, l’écriture, la folie, la sexualité féminine, l’alcool, notamment dans Moderato cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) et Le Vice-Consul (1966). Elle écrit aussi pour le théâtre et pour le cinéma : Hiroshima mon amour (1959), India Song (1975). Souvent controversée, elle remporte assez tardivement un immense succès mondial, qui fait d’elle l’un des écrivains vivants les plus lus, avec L’Amant, Prix Goncourt en 1984. Morte à Paris le 3 mars 1996, Marguerite Duras est aujourd’hui reconnue comme une figure majeure de la littérature du XXe siècle.

Elsa Pépin
Auteure, recherchiste, critique et animatrice d’émissions littéraires

 

1 Porete, Marguerite, Miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’Amour. Introduction, traduction et notes Max Huot de Longchamp, Albin Michel, 1984.

2 Voir Sean L. Field, The Beguine, the Angel, and the Inquisitor : The Trials of Marguerite Porete and Guiard Cressonessart, University of Notre-Dame Press, Notre-Dame, Indiana, 2012.

3 Pour plus d’informations sur le procès de Marguerite Porete, voir le livre de Sean L. Field, The Beguine, the Angel, and the Inquisitor : The Trials of Marguerite Porete and Guiard Cressonessart, 2012.

4 L’idée est suggérée par Sean L. Field : Debating the Historical Marguerite Porete.

5 Piron, Sylvain, dans Marguerite, entre les béguines et les maîtres.

6 Max Huot de Longchamp, Introduction au Miroir des âmes simples et anéanties, Albin Michel, 1984.

7 Müller, Catherine M., Marguerite Porete et Marguerite d’Oingt de l’autre côté du miroir, Peter Lang, 1999.

8 Ibid, p. xv.

9 Piron, « Marguerite, entre les béguines et les maîtres », p. 80.

10 Dubois, Danielle C. « The Virtous Fall », in Journal of Religious Studies.

11 Denys Turner, The Darkness of God : Negativity in Christian Mysticism, (Cambridge : 1995), cité dans : Elizabeth Scarborough : « Critical Approaches to Marguerite Porete ».

12 Ibid, p. 99-100.

13 Miroir, ch. 42, p. 106.

14 Piron, p. 95.

15 Catherine M. Müller, Marguerite Porete et Marguerite d’Oingt de l’autre côté du miroir, Peter Lang, 1999.

16 Introduction, p. 16.

17 De Longchamp, « Introduction » au Miroir, p. 16.

18 Müller, p. 24.

19 Ibid, p. 24.

20 Ibid, p. 32.

21 Ibid, p. 98.

22 Ibid, p. 99.