Mot de Marie Brassard

 
C’est dans un environnement qui évoque à la fois la nature et sa désintégration que nous proposons LA VIE UTILE, pièce inspirée du patient chantier d’écriture d’Evelyne, échelonné sur trois ans, dans lequel des fragments d’écritures ont pris toutes les formes. Pour ce chantier, Evelyne s’est exposée à la vue de tous, derrière cette vitrine qui donne sur le boulevard Saint-Laurent. Cette artère centrale, si essentielle, de la ville où le hasard a voulu que nous passions la majeure partie de nos vies, est devenue pour un temps l’observatoire d’où nous pouvions regarder l’écrivaine, pour vrai, incarnée dans un corps tout engagé envers cet acte si physique : écrire.

Des crayons et des papiers de toutes textures et couleurs, de la colle, de la dentelle, du Plexiglas et du métal, des morceaux de pages de magazines déchirés, des bouts de poèmes, des pensées, des chansons, un petit mouton de laine, des poupées découpées se tenant par la main, « la chair » écrit en bleu, des coulisses d’encre violette qui évoquent le sang et un cheval de papier rouge. Toutes ces choses, mélangées avec les mots, imbibées à la fois d’amour et d’horreur, de tentations et de frayeurs, spectacle de la vie, nos vies, développées dans la réalité, fragiles que nous sommes, déchirés entre nos désirs et nos méfiances, et bien plus, ont tenu un temps sur le long mur du café-bar du Théâtre ESPACE GO, offrant le spectacle tout en couches et en transparence du chaos des pensées de l’être humain lorsqu’il se pose un temps pour réfléchir.

C’est tout cela, tout sorti de la tête d’Evelyne, cette femme admirable, qui a servi de matériau à l’élaboration du spectacle que nous vous proposons. Au cœur de celui-ci, empruntée à Shakespeare, une chanson est chantée par Louis, l’acteur qui incarne la Mort. Les paroles de cette chanson tirée de LA NUIT DES ROIS sont les seuls mots qui n’ont pas été écrits par l’auteure. Ils disent entre autres ceci : « Viens, viens la mort (…) » et puis « Envole-toi, envole-toi, souffle ». La mort prend et emporte le souffle avec elle. Vers où, nous ne le savons pas. Peut-être nulle part, ou alors en tout endroit dessiné par notre imagination, propre à chacun et à chacune. Le souffle, il est celui des vivants, humains et animaux, créatures traversées par le vent. Il est aussi celui par lequel d’évanescentes et fragiles idées nous sont murmurées lorsque nous créons. Nous les saisissons parfois et souvent elles nous échappent. Ici, pour un court moment, nous exposons celles que nous avons tenté de saisir au vol, toutes encore vibrantes du claquement de leurs ailes.

Marie Brassard
Metteure en scène