Mot de l’auteure

 
À l’heure où j’écris ces lignes, LA VIE UTILE est encore un matériau tout frémissant, un texte qui deviendra spectacle, une écriture qui en induira une autre, scénique, pour que naisse un lieu, un lieu qui n’est ni le plateau ni la salle de spectacle, mais plutôt un espace-temps à investir ensemble.

Les mots que j’ai confiés à Marie Brassard et à tous les créateurs qui nous entourent cherchent à faire voir un temps impossible, sans cesse déchiré dans sa continuité; une temporalité fabriquée de milliers de dépôts et autant de revers d’une mémoire agitée.

J’ai donc cherché une forme d’écriture qui s’écarte des voies de l’association normale, faisant le pari d’une logique interne qui ne s’explique que selon le principe d’une conscience brouillée, donc peut-être clairvoyante; une conscience dont je souhaite déplier le dernier sursaut de vie pour en montrer l’éclat.

Ce sursaut est marqué par une reconquête des signes; par l’énergie brutale que déploie un individu pour correspondre à sa pensée; pour devenir sa pensée avant qu’elle ne lui échappe encore une fois.

J’ai voulu fabriquer un espace-temps dans lequel est sans cesse reconfiguré le souvenir, celui que la mémoire cherche d’abord à ressusciter, à restaurer, puis à faire éclater.

Un jour, je me suis fait dire que mon écriture était anachronique.
Je crois qu’on voulait alors me piquer, mais ça m’a beaucoup plu d’être anachronique.
J’aime l’inactualité des fossiles et des survivances.

Partout où je pose les yeux, je vois l’antériorité; je vois nos rituels tenaces et nos croyances indélogeables, notre désir fou de l’autre, et notre capacité inouïe à le haïr.
Je m’intéresse à ce qui revient obstinément et depuis toujours, parce que l’histoire qui me parle de nous est primitive; c’est une histoire dont on ne peut savoir ni le début ni la fin.

Et c’est comme ça que je nous vois : nous débattant dans une durée variable et incompréhensible, entre ce qui ne fut pas le début, et ce qui ne sera pas la fin.

Alors souvent je me demande : quel est-il, notre temps, quel est-il, notre présent? Qu’en faire?
Faut-il lui répondre? Faut-il fuir? Faut-il s’extraire? Faut-il plonger? Faut-il ouvrir les yeux? Ou au contraire, les fermer? Combien de temps?

Quand je ne sais plus, je me rappelle cette phrase de Goethe :

« Pas de plus sûr moyen que l’art pour échapper au monde, et pas de plus sûr moyen non plus pour y être rattaché. »

Evelyne de la Chenelière