Mot de Ginette Noiseux

« C’est ignoble cette idée de vie utile qui met au même niveau utilitaire et instrumentalisé les autoroutes, les ponts, les appareils électroménagers et les êtres humains. »
– Evelyne de la Chenelière

­­Il me semble essentiel aujourd’hui, dans cette ambiance pleine d’agitation et aussi de « bonnes intentions », même progressistes, que les créatrices et les créateurs préservent rigoureusement deux responsabilités fondamentales : leur liberté artistique et leur indépendance intellectuelle.  Il faut que nous maintenions une heureuse distance critique avec des politiques qui, de fait, interviennent de plus en plus dans les démarches et les contenus en demandant aux artistes de faire la promotion dans leurs œuvres ou dans leurs programmations du « mieux-vivre ensemble » avec nos concitoyens de toutes conditions, origines et cultures.

Ciblant un mal de société bien réel – l’exclusion de talents précieux ou notre quasi-indifférence à l’endroit de certains -, le remède prescrit ici n’est pas sans effets secondaires. Parmi ceux-ci, la tentation chez des artistes de vouloir faire une œuvre utilitaire.

Cela me pose problème. Le public nous demande d’autres comptes, qui relèvent du dépassement personnel. Pour ma part, je conçois mon travail à ESPACE GO comme celui d’une éditrice. Je suis une lectrice curieuse, attentive à ce qui existe sur papier, sur le plateau, et à ce qui n’existe pas encore. Comme le public, je souhaite être prise par surprise. J’accompagne les écritures à l’endroit de l’incertitude, des sursauts de la création et des quêtes de sens des artistes. Et je me réclame résolument d’un théâtre qui ne serait pas le fait d’un service gouvernemental, d’une commande, mais qui se mesure aux exigences de l’Art, en affirme la nécessité, et dont la pratique se rénove constamment.

En 2014, j’invitais Evelyne de la Chenelière, à titre d’artiste en résidence, à s’engager avec moi dans un dialogue libre, exigeant, à l’abri des consensus extérieurs, en dehors des bravos et des d’applaudissements.

Les matériaux de LA VIE UTILE sont extraits du vaste chantier calligraphié d’Evelyne qui, pendant trois saisons, a écrit, collé, dessiné sur le mur du café-bar du Théâtre ESPACE GO, en position debout, accroupie, couchée, juchée sur un escabeau, superposant chaque année une nouvelle couche d’écriture aux précédentes. Evelyne a investi à fond ce que la société considère comme du « temps perdu », le temps le plus précieux en création, ce temps durant lequel on ne produit rien de quantifiable, de rentable, de payant. Ce temps durant lequel on se pose pour réfléchir, durant lequel on explore les méandres de son esprit pour approfondir les fondements de sa pensée.

Evelyne a choisi de travailler « sur la faute », me plaisais-je à lui dire, rieuse. En fait, elle a travaillé à partir de deux livres fondateurs : la Bible et le Précis de grammaire française.

« LA VIE UTILE est une tentative de transcender cet imaginaire catholique qui nous a colonisés, dit-elle. Nous sommes convaincus collectivement que le catholicisme est pour nous une chose du passé. Or, c’est une illusion. Il imprègne mon inconscient, mon rapport à la chair, mon rapport à la mort. Je le vois bien; je suis incapable de me projeter dans le néant. »

« La langue forge notre imaginaire à mesure qu’on l’apprend, ajoute-t-elle. Nous sommes prisonniers de l’héritage de notre langue, par laquelle on apprend à désigner le monde en découpant le réel. La capacité de la langue à nommer et à renommer est continuellement utilisée pour justifier les pires horreurs, les pires iniquités. »

Après LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE, une des grandes productions d’ESPACE GO, projet autour de l’œuvre de Nelly Arcan que Sophie Cadieux et moi avions élaboré dans le cadre de sa résidence (2011-2014), Evelyne de la Chenelière et moi avons souhaité pour LA VIE UTILE convier à nouveau l’écriture scénique de Marie Brassard, véritable poète qui porte en elle un théâtre, créant des univers que personne n’est en mesure de lui donner et dont l’œuvre fertile est présentée sur les scènes des grandes capitales culturelles du monde. Marie Brassard et son collaborateur artistique Antonin Sorel ont imaginé pour cette création un espace onirique qui évoque à la fois la nature et sa désintégration. C’est à cet instant précis entre la vie et la mort, instant qui a tout d’un songe, que se trouve l’héroïne de LA VIE UTILE.

Dans la démarche de Marie Brassard, les imaginaires des actrices, des acteurs, ceux de toutes les équipes de création, dont je salue la radicalité solaire, sont parties prenantes de la conception du spectacle. La mise en scène est aussi celle de tous ces univers en mouvement, nourris de vécus différents. Sur le plateau, nous retrouvons le jeune Jules Roy Sicotte dans son tout premier rôle professionnel au théâtre et l’acteur Louis Negin qui a près d’un siècle d’âge, de même qu’Evelyne de la Chenelière, Sophie Cadieux et Christine Beaulieu, trois merveilleuses comédiennes et créatrices, que l’on retrouvait également dans La Fureur DE CE QUE JE PENSE.

Un grand merci à Martin Faucher, directeur artistique du Festival TransAmériques, qui s’est engagé avec confiance dans cette aventure avant même qu’une seule ligne ne soit écrite. Je me réjouis aussi de cette troisième collaboration entre ESPACE GO et Infrarouge où s’additionnent avec bonheur nos compétences.

Cher public, à vous sur la scène et dans les coulisses, je vous souhaite une bonne soirée de théâtre.

Ginette Noiseux
Directrice générale et artistique