Extraits de la pièce

 
JEANNE DANS L’APPARTEMENT
Je ne sais plus c’était quand, la première fois, quand on m’a dit, ou laissé entendre, qu’après il y a encore autre chose.
Qu’après la vie utile on ne devient pas seulement son cadavre en décomposition.
Je sentais qu’on voulait me donner de l’espoir en me parlant d’un endroit, une sorte de jardin céleste qui nous attendait, lieu de récompense et de repos qu’on me montrait en peinture et dans des livres illustrés, comme le font les agences de voyage.
Je m’étonnais qu’on puisse être à la fois mort, et vivant quelque part.
Comment un même corps peut-il en même temps nourrir les insectes et se prélasser au Paradis?
Mais surtout, ce que je trouvais très angoissant, c’est qu’il fallait absolument y croire pour que cela advienne.
Si tu n’y crois pas, cela n’adviendra pas.
Cette logique me semblait indéfendable.

JEANNE DANS L’APPARTEMENT
J’ai grandi dans un paysage d’écarlate et de neige et de couronne d’épines, et j’ai longtemps attendu la foi. Je l’imaginais comme une sorte de foudre qui vous frappe et vous baigne d’une lumière qui ne vous quitte plus.
Je voulais être touchée par la grâce, sans comprendre ce que cela signifiait exactement.
Je priais Dieu pour qu’il me fasse croire en lui.
J’enviais les Saints.
Surtout Saint François d’Assise, parce qu’il prêchait devant les oiseaux.
C’est dire qu’il avait foi. En les oiseaux.
J’aimais surtout Saint-Paul, parce qu’au début de l’histoire, il est laid et méchant.
Et son destin me laissait croire que moi aussi, contre toute attente, un jour je pourrais comme lui devenir bonne et charitable, et qu’il y a de l’espoir même pour les pires d’entre nous et même pour les laids.

Et comme cette foudre que j’appelais ne venait pas, j’ai joué que j’avais la foi. J’y parvenais assez bien je crois, mais je savais que je ne pouvais pas duper Dieu lui-même, et l’idée qu’il sache la vérité me terrifiait. Pourtant je me suis enfoncée dans le mensonge en redoublant d’ardeur.

C’est ainsi que je suis devenue menteuse.
Je sais qu’il vaut mieux dire la vérité. Mais le problème, c’est que je ne trouve pas de mots pour dire la vérité, alors qu’il y a plein de mots pour dire le mensonge.

PÈRE DE JEANNE
Et soudain tu tombes. Tu tombes dans une faille du sol. La mâchoire du lieu se resserre sur toi. Tu sens le souffle de ta chute. Tu glisses dans la gorge de la terre. Au bout de ta chute, il y a encore une autre chute et ainsi de suite, comme dans un rêve de chute, comme quand tu rêves que tu tombes sans fin, mais cette fois quelque chose interrompt ta chute, t’immobilise. Te voilà dans les entrailles de la terre. Tu regardes. Tu te demandes si tout y est. Car où vont les morts? Quel ventre est assez grand pour les loger tous? Où vont leurs yeux? Où vont les bouches qui les ont dévorés? Et tu tombes encore. Tu recommences à tomber sans fin. Te voilà dans l’éternité de ta chute.

JEANNE DANS SA CHUTE
Je suis la preuve que ma mère, à force de contorsions,
a su donner à mon père le goût de ses entrailles
Mon père me regarde peu
Il voue un culte à Sainte Jeanne d’Arc
Peut-être parce qu’elle ressemble à un garçon
Il y a, accroché sur les murs de l’appartement
toutes sortes d’images de Jeanne d’Arc
À cheval
À pied
Au bûcher
Armée d’une épée
À genoux
En prison
En extase
Mon père me raconte souvent
Le destin extraordinaire de cette guerrière
et sa prodigieuse chevauchée

Jeanne d’Arc est
une adolescente comme moi
une fugueuse qui a rendu fous ses parents
Je n’ai pas son courage et je l’envie
Je suis envieuse et je l’envie
Pour sa passion
Pour sa foi
Pour son entrain surhumain
Pour sa violence héroïque et sa paysannerie
Et je la déteste de plaire si fortement à mon père au lieu de plaire au sien

Parmi tous ses exploits, c’est sa virginité qui m’impressionne le plus
Quelle volonté
Moi qui ai si hâte, si hâte
de commettre le péché de luxure
Je ne pense qu’à ça
en voyant défiler les beaux amants de mon père

PÈRE DE JEANNE
Si on traçait des lignes qui relient le pas des hommes depuis le début des temps, depuis que nous marchons debout, depuis que nous marchons et revenons sans cesse sur nos pas sans le savoir, comme des égarés en forêt, les yeux remplis d’effroi, depuis que nous marchons
sur le sable,
sur la neige,
sur la poussière,
sur les trottoirs,
le nord pillant le sud
le sud s’échouant au nord
exils, conquêtes, errances et croisades,
Si on traçait des lignes pour relier tous ces pas, surgirait un dessin qui raconte ce que nous cherchons depuis toujours.
Ce dessin, fait de lignes si nombreuses et si enchevêtrées,
ferait voir une tache gigantesque,
une ombre,
la fleur noire de ce que nous cherchons depuis des millénaires.

PÈRE DE JEANNE
Mais ce que nous cherchons, bien plus que l’eau, le bois, le blé et le mécréant, c’est le salut de notre âme.
Pour toujours et depuis toujours,
le salut de l’âme,
projet de toute une vie utile.
Seul projet véritable
Source de nos symptômes et de nos monuments
Toute une vie pour préparer son sort.
Sculpter des tombeaux vous menant droit au ciel,
les sertir de pierres précieuses et éternelles.

MÈRE DE JEANNE
Méfie-toi, Jeanne, des intrusions
Ne va pas te vautrer dans la chair d’un autre
Et demeure toi-même impénétrable
Nous sommes faits de tant d’orifices
Tant d’ouvertures qui se dilatent au moindre émoi
Une trouée est toujours un excès
Ne laisse pas l’autre couler et se répandre en toi
Autrement, bientôt, tu ne sauras plus de quoi tu es faite
Arrache aux hommes l’accès à ta chair sacrée
À ton sang clair et pur
Un jour un homme te dira
N’aie pas peur ne crains rien laisse-toi faire
Ce n’est qu’une quenouille, un roseau, un fuseau de coton
Mais en vérité crois-moi c’est un pieu, c’est une corne, c’est un serpent
Méfie-toi
Crois-moi et méfie-toi

JEANNE DANS L’APPARTEMENT
Un jour, au cours de catéchèse, on m’a dit que l’Éternité, ce n’était pas seulement pour toujours. C’était aussi depuis toujours. Ça m’a bouleversée.