Extraits d’UNE FEMME À BERLIN

MARTA (Evelyne de la Chenelière)
Voilà quatre jours que la radio est morte. On constate, une fois de plus, que les objets dont nous gratifie la technique sont bien peu fiables. Ils n’ont aucune valeur en soi, n’en ont que dans certaines conditions. Le pain a une valeur absolue. Le charbon a une valeur absolue. Et l’or est toujours de l’or à Rome, au Pérou ou à Breslau.  Par contre la radio, le réchaud à gaz, le chauffage central, la plaque de cuisson, tout ce que nous offrent les temps modernes… des objets encombrants et privés de sens dès que la centrale tombe en panne.

MARTA (Sophie Desmarais)
À l’heure du midi, le premier ennemi trouva le chemin de notre cave. Une sorte de paysan aux joues bien rouges. Les plus craintifs lui tendent leur assiette de soupe encore pleine. Il fait non de la tête et sourit, toujours sans dire un mot. C’est là que j’ai prononcé mes premières paroles en russe, d’une voix rauque, soudain enrouée : « Chto vy jelaïetïe? »

En français : Que désirez-vous?

L’homme me lance un regard stupéfait. Je comprends qu’il ne s’y attendait pas. Je poursuis en lui demandant s’il veut manger. Sur quoi il ricane et dit en allemand : « Schnaaaps. »

MARTA (Évelyne Rompré)
Les gens de la cave me dévisagent. Je me rends seulement compte maintenant de quoi j’ai l’air. Mes bas sont tombés sur mes chaussures, mes cheveux sont tout défaits, je tiens en main les lambeaux de mon porte-jarretelles.

 

MARTA (Sophie Desmarais)
Soudain un doigt sur mes lèvres, il pue le tabac. J’ouvre les yeux. Les deux mains étrangères me desserrent les mâchoires. Les yeux dans les yeux. Puis, penché sur moi, il laisse tomber lentement dans ma bouche, la salive accumulée dans la sienne.

Une fois toute la salive écoulée…

Je suis pétrifiée. Aucun dégoût, j’ai seulement froid. Ma colonne vertébrale se glace.

De nouveau les yeux dans les yeux. Les lèvres de l’étranger s’ouvrent, découvrent des dents jaunes, une dent de devant est à demi cassée. Les commissures se relèvent, il plisse les yeux qui rayonnent de toutes leurs ridules : il est en train de sourire.

MARTA (Louise Laprade)
C’est clair : ce qu’il nous faut ici, c’est un loup qui tienne les loups à l’écart. Un officier, il faut voir haut, un commandant, un général, ce que je trouverai.

MARTA (Louise Laprade)
S’il n’y avait pas eu la guerre, Gerd et moi serions mariés depuis longtemps. Mais, après avoir été appelé sous les drapeaux, Gerd a changé d’avis. « Mettre au monde des orphelins de guerre? Pas question, j’en suis un moi-même, je sais de quoi je parle. » Et c’en est resté là. Ce qui n’empêche que nous nous sentons aussi liés l’un à l’autre que par un anneau. À la seule différence près que je suis sans nouvelles de lui depuis neuf semaines. C’est à peine si je sais encore à quoi il ressemble. Toutes les photos ont été détruites dans les bombardements.

MARTA (Louise Laprade)
Notre maison est désormais celle des soldats. Elle est pleine de l’odeur des chevaux, jonchée de mottes de crottins ramenées ici par les semelles des hommes. Ils ne se gênent pas, les vainqueurs. Ils pissent contre les murs, où ça leur plaît. On trouve des flaques d’urine sur les paliers, en bas dans le vestibule.

MARTA (Evelyne de la Chenelière)
Notre nouvelle prière du matin et du soir est désormais : « C’est au Führer que nous devons tout cela. » Phrase qui, pendant les années de paix, exprimait louanges et gratitude sur des panneaux peints ou dans les discours. Maintenant, et bien que la formulation soit restée la même, le sens est inversé, ne trahissant plus que mépris et dérision. Je crois que cela porte le nom de renversement dialectique.

MARTA (Evelyne de la Chenelière)
Je n’ai pu m’empêcher de penser quelle chance j’avais eue jusqu’alors – dans ma vie, l’amour n’avait jamais été une corvée, c’était un plaisir. On ne m’avait jamais forcée et je n’avais jamais dû me forcer. C’était bon, tel que c’était. Aujourd’hui, ce n’est pas l’excès qui me met à bout. C’est ce corps abusé, pris contre son gré, et qui répond par la douleur.

MARTA (Sophie Desmarais)
Est-ce que je le fais pour le lard, le beurre, le sucre, les bougies, la viande en boîte ?

MARTA (Evelyne de la Chenelière)
Sans doute un peu, oui. Ça me déplaisait d’avoir à partager les provisions de la veuve. Je suis heureuse de pouvoir lui offrir quelque chose à mon tour. Je mange avec meilleure conscience. D’un autre côté, j’aime bien le major, je l’apprécie d’autant plus comme être humain que l’homme en lui exige peu de moi. Sa blessure au genou le fait souffrir. Peut-être recherche-t-il une présence féminine et humaine plus qu’une simple relation sexuelle.

MARTA (Sophie Desmarais)
Or, tout ça ne répond pas à la question de savoir si je mérite le nom de putain ou non, puisque je vis pour ainsi dire de mon corps et que je l’offre en échange de nourriture.

MARTA (Sophie Desmarais)
Vers 22 heures, à la lueur de la chandelle, nous nous racontons des histoires. Ou plutôt c’est le major qui raconte, il me parle de sa famille et sort des petites photos de son portefeuille. Par exemple, une photo de sa mère, qui a les cheveux blancs et des yeux noirs en amande. Ensuite il s’est mis à chanter, tout bas, des airs mélodieux. J’aime l’écouter.

MARTA (Evelyne de la Chenelière)
C’est bizarre de vivre sans journal, sans calendrier, sans heure et sans fin de semaine ou de mois. Le temps s’écoule comme l’eau et, pour nous, les seules aiguilles de montre sont désormais des hommes revêtus d’uniformes étrangers.

MARTA (Sophie Desmarais)
Partis! Tous partis! Difficile à imaginer, nous levons involontairement les yeux vers le sommet de la rue, comme si des camions allaient y surgir avec de nouvelles troupes. Mais non, rien, le silence, un silence bizarre. Plus de canassons, plus de hennissements, plus de coqs. À moins que de nouvelles troupes ne viennent établir leurs quartiers ici, pour nous c’est un nouveau chapitre qui commence.

MARTA (Louise Laprade)
Aujourd’hui, expérience extraordinaire : à titre d’essai, on a remis en service un tronçon du tramway. J’ai grimpé les marches, ai acheté un ticket que j’ai payé deux de nos anciens groschen, et suis montée. Course d’enfer à travers les déserts de ruines. J’étais triste de devoir descendre après si peu de temps. Le trajet m’a vraiment plu, un réel cadeau.

MARTA (Louise Laprade)
Toujours ce voile qui danse devant mes yeux, et le sentiment de planer et d’être de plus en plus légère. Le seul fait d’écrire ceci me demande déjà un effort, mais c’est une consolation dans ma solitude, une sorte de conversation, d’occasion de déverser tout ce que j’ai sur le cœur. La veuve m’a parlé de ses cauchemars avec les Russes, elle n’arrête pas d’en faire. Chez moi, rien de semblable, sans doute parce que j’ai tout craché sur le papier.

MARTA (Evelyne de la Chenelière)
À la radio, on vient encore d’entendre un reportage sur les camps. Ce qu’il y a de plus horrible, c’est l’esprit d’ordre et d’économie : des millions de gens utilisés comme engrais, rembourrage de matelas, savon mou, paillasses de feutre.