Écrire et survivre

Survivre dans l’écriture. Pendant deux mois presque jour pour jour, consciente de vivre l’histoire en direct, Marta Hillers – puisque depuis sa mort en 2001 on connaît son nom – observe et griffonne jusqu’à remplir trois cahiers de témoignages quotidiens dans une ville assiégée puis occupée. Du fond de la cave qui sert d’abri, où elle passe des heures, parfois des nuits, entassée avec la « communauté » de son immeuble, elle note tout ce qui l’entoure : les murs qui bougent, les vitres qui vibrent et éclatent, le bruit des sirènes et des tirs, et la peur en permanence.

La Bataille de Berlin n’a duré que 16 jours, une éternité, du 16 avril au 2 mai 1945. La situation allemande est désespérée : Américains, Britanniques et Soviétiques se partagent la tâche de libérer l’Allemagne de la dictature nazie et il revient aux Soviétiques de prendre Berlin. Dans la capitale du Reich, il ne reste plus que les femmes, les enfants et les vieux, quoiqu’à la fin ces derniers étaient aussi réquisitionnés pour le Volkssturm, cette armée de désespoir de la dernière heure. Quand commence le Journal, la ville est encerclée par les Soviets. Alors que le 22 avril Goebbels, ministre de la Propagande et désormais « plénipotentiaire pour la guerre totale », ordonne à tous les Berlinois de défendre la capitale; les femmes ne demandent qu’à survivre, coincées entre les bombardements aériens américains et les lance-roquettes soviétiques. Car il y a la guerre des hommes et celle des femmes et le document de Marta Hillers illustre dans toute sa crudité la spécificité de la guerre des femmes.

La capitulation inconditionnelle de l’Allemagne, dans la nuit du 1er au 2 mai, n’apporte pas la paix aux civils. Vaincues, dans une ville occupée, les femmes paieront pour les crimes de leurs frères. Très vite, elles réalisent qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes ; finie l’ère des chevaliers servants et les protecteurs teutons. Les civils sont oubliés, les femmes, délaissées, sont livrées en pâture aux vainqueurs. Leur monde est devenu irréel, « intemporel », écrit Hillers, depuis que les calendriers ont été pulvérisés avec les livres et les albums de photos et que montres et réveille-matin sont confisqués comme des trophées de guerre. Hors du temps, celle qui écrit son journal se sent seule : elle est 100 000. C’est le chiffre qu’on avance pour le nombre de femmes violées à Berlin pendant ces quelques semaines.

Déferlent les vainqueurs russes, biélorusses, ukrainiens, mongols, sibériens, caucasiens, tous ces guerriers qui réclament leur repos et s’approprient leur butin. Avec froideur — qui est aussi une stratégie de survie –, la diariste note son premier viol : le dégoût de sa propre peau, le besoin de se laver (mais on manque d’eau), le sentiment d’être devenue une ordure.

Jusqu’à ce qu’elle s’écrie : « Ça suffit ! Ce qu’il nous faut ici, c’est un loup qui tienne les loups à l’écart ». Un officier — « un seul, pas quatre » — à qui elle appartiendra et qui la protégera, comme il veille sur ses autres possessions. Entre alors dans le vocabulaire berlinois une nouvelle expression : « Coucher pour manger », ainsi un troc s’établit. Laissées à elles-mêmes, les femmes inventent leur résistance, multiplient stratèges et astuces, monnayent ce qu’elles ont. Mais si le cul se monnaie, l’amour, non. Il s’agit strictement d’un échange : pour du lard, du sucre, du beurre, des bougies.

Au bout de douze jours de barbarie, après un rappel à l’ordre des occupants par leurs commandants, le corps meurtri et émacié des femmes est encore corvéable et forcé au travail : armées de pelles et de brouettes, ce sont elles qui déblaient les rues jonchées d’immondices, qui transportent le gravas et la ferraille, qui creusent des fosses. Aux femmes de faire le ménage. Réduites à leur corps par l’occupant, entre elles, elles retrouvent leur humanité, leur humour, leur compassion.

Lucide, la femme témoin écrit à chaud, ignorant le dénouement de son histoire. Nous en savons plus qu’elle : coupée du monde, elle sait à peine ce qui se passe à cent mètres de son immeuble. Les habitants vivent de rumeurs dont nous connaissons la véracité : on dit qu’Adolph s’est suicidé; les Russes vont-ils arriver? Les viols collectifs vont-ils se réaliser ? « Il paraît » qu’on a tué des masses de Juifs… Sans réponse, elle poursuit son écriture, elle ne peut décrire et commenter que ce qu’elle voit et le fait sans complaisance ni pour elle ni pour les autres, voisins, amies, violeurs. À côté des petites notes d’amertume domine un grand sentiment d’espérance. Au cœur de l’horreur, la narratrice « remarque encore le printemps », sent l’odeur des lilas et prend plaisir à voir pousser les crocus, le cerfeuil et la bourrache dans ce printemps sale et obscène.

Elle-même restera longtemps souillée, sinon à ses yeux du moins à ceux de son amant qui, revenu du front, la répudie. Plus tard, son témoignage sera aussi rejeté par les Allemands, offusqués de la première publication de son livre en 1959 parce qu’il salit l’honneur des Allemandes, parce qu’il faut taire leur avilissement.

Le témoignage de Marta Hillers n’a pas perdu de sa pertinence. Ailleurs, on se cache encore dans des caves pour échapper aux bombes, les envahisseurs prennent de force leur butin, les hommes demeurent capables des mêmes atrocités. Les femmes de la même résilience.

Andrée Lévesque

Andrée Lévesque est spécialisée en histoire du XXe siècle. Elle a publié surtout en histoire du mouvement ouvrier et de la classe ouvrière au Québec et en histoire des femmes. On lui doit la biographie de la journaliste-poète-bibliothécaire montréalaise Éva Circé-Côté (1871-1949) ainsi que l’édition d’une sélection de ses chroniques. Elle est membre du Groupe d’histoire de Montréal et poursuit ses recherches sur le travail des femmes de 1890 à 1940, et dirige les Archives Passe-Mémoire consacrées aux écrits autobiographiques.