Entretien avec Kevin McCoy

Chez lui partout

Kevin, comme NORGE s’intéresse à l’histoire de votre grand-mère, présentez-nous votre famille…

Mes parents s’appellent Larry McCoy et Arlene (Wetzel) McCoy et sont nés tous deux à Centralia, Washington, aux États-Unis. Ils se sont rencontrés lors d’un « blind date » organisé par leurs meilleurs amis. Les parents de mon père s’appellent Harry McCoy et Doris (Sailor) McCoy. Ils sont nés en Iowa, mais se sont rencontrés dans l’état de Washington. Mes grands-parents maternels s’appellent Harold Wetzel et Herbjørg (Hansen) Wetzel; Harold est né à Washington et Herbjørg… en Norvège! J’ai du sang irlandais, espagnol, alsacien, gallois, slovaque, allemand (et bien d’autres, j’en suis certain). Je suis donc un quart norvégien, mais surtout américain : je viens du « melting pot1 », je suis une vraie fondue!

Avez-vous des souvenirs de votre grand-mère Herbjørg?

Je n’en ai pas beaucoup, j’étais très jeune quand elle est décédée. Mais je me souviens de sa présence : calme, forte, souriante, aimante.

Pensez-vous qu’en tant qu’humain, on soit profondément du « Nord » ou du « Sud »? Est-ce que ce sont des concepts opposés? Est-ce qu’ils peuvent cohabiter en nous?

Je pense qu’on est le produit de notre environnement, du moins en partie, donc, si on est né au Nord, c’est sûrement inscrit dans notre sang, dans notre corps, dans notre psyché. Même chose pour le Sud. Et, pour être inclusif, pour l’Est et l’Ouest aussi! Je ne sais pas si le Nord et le Sud sont opposés, mais ils sont évidemment des pôles magnétiques différents. Pour moi, le fait d’être né dans une de ces sphères est une simple question de gravité.

Quelles sont, à votre avis, les caractéristiques « nordiques » par excellence?

D’être fonceur face aux problèmes, d’être chaleureux face au froid, d’être innovateur et bon vivant, d’avoir une vie intérieure riche et d’être amoureux de la nature, d’être sportif et aventurier… pour n’en nommer que quelques-unes!

On parle de fantômes dans la description du spectacle. Qui sont vos fantômes? Quel est votre rapport avec eux?

Mon concept d’un fantôme se rapproche probablement de celui du guide ou de la voix intérieure. Par exemple, en 2010, à la mort d’une amie que j’ai tant adorée, j’avais l’impression qu’elle était toujours « vivante » en moi, qu’elle était devenue une sorte d’ange gardien, un conseil intérieur pour moi. C’est fort comme sentiment. Quand je suis allé à la recherche de l’histoire de ma grand-mère j’avais l’impression qu’elle me guidait, tout en n’ayant aucune preuve manifeste de sa présence. Elle ne m’est jamais apparue. Pour moi, ce type de fantôme est plus du genre de ceux qu’on voit dans le film Ghostbusters. Cela dit, je suis toujours ouvert à en rencontrer un vrai!

Et ces fantômes ont une influence sur notre vie?

En fait, je crois que toutes les personnes, tous les êtres vivants du passé sont des fantômes qui nous influencent aujourd’hui. Leur existence, leurs pensées, leurs mots et leurs gestes ont contribué à la création de ce que nous sommes, à la création de notre monde tel qu’il est actuellement. Nous sommes donc les fantômes de demain…

Est-ce que l’état d’immigrant est, pour vous, synonyme de différence? de richesse? d’ouverture? de solitude?

D’être immigrant est synonyme d’aventure, de changement, de deuil, d’apprentissage, de rencontres et d’un tas d’autres choses pour moi. C’est être nostalgique du passé tout en étant confronté par le présent. C’est être en mouvement. C’est ignorer ce qui va se passer. C’est espérer le meilleur et parfois, craindre le pire. Il faut beaucoup d’ouverture afin d’aller à la rencontre de la différence. Ça prend de l’ouverture de la part des gens du pays d’accueil et de la part des personnes immigrantes. Ça demande une écoute extraordinaire. Si ça se passe comme ça, je pense que l’immigrant est une grande source de richesse pour les gens de son pays d’accueil, et vice versa. Ce n’est pas unilatéral comme échange.

Pourquoi cette recherche, ce voyage vers la Norvège?

Ma mère m’a parlé de ma grand-mère toute ma vie, et cela a créé chez moi un grand désir d’en savoir plus. Heureusement, j’ai réussi à y aller!

Pourquoi c’est important de savoir d’où on vient?

Pour moi, c’est important de savoir pourquoi je suis comme je suis. Pourquoi je pense comme je pense. Pourquoi une telle chose se passe dans ma vie. Est-ce que ça se passait de la même manière chez mes parents, chez mes ancêtres? Je veux voir l’endroit où je suis né, où mon père et ma mère sont nés, où mes grands-parents sont nés et où tous mes ancêtres ont grandi et vécu. Je veux connaître leurs histoires. Je suis curieux. Je suis existentiel.

Laisser son pays natal derrière soi : ça prend du courage? Croyez-vous que l’immigration de votre grand-mère est, d’une façon ou d’une autre, liée à la vôtre?

C’est sûr qu’il faut de l’audace pour partir de chez soi. Parfois, ce n’est même pas un choix, c’est une question de survie. Mais quelles que soient les circonstances du départ, ça prend du courage. Je pense que l’histoire d’immigration de ma grand-mère, le fait qu’elle soit venue de si loin, s’est inscrite dans les profondeurs de mon esprit et a allumé mon imaginaire. Je rêvais de voyager. Je rêvais de vivre ailleurs. Et j’ai fini par le faire!

La Norvège est classée première sur l’indice de développement humain depuis plusieurs décennies, elle a été élue pays le plus démocratique du monde en 2011 et le pays le plus pacifique du monde en 2007. Qu’est-ce qu’il y a de spécial en Norvège pour que le pays bénéficie d’une telle réputation?

C’est avec beaucoup d’humilité que je réponds à cette question, car je ne suis pas expert en la matière. J’y ai par contre beaucoup réfléchi, et me suis dit que c’est probablement lié à deux facteurs; d’abord, le peuple norvégien a été, pendant très longtemps, soumis à un pouvoir extérieur; de plus, les habitants étaient très pauvres…ils mouraient de faim. Au cours du 20e siècle, la Norvège a obtenu son indépendance et on y a découvert du pétrole, deux évènements qui ont contribué au développement du pays. Je crois que les Norvégiens n’ont jamais oublié leurs origines humbles, qu’ils ne se sont jamais pris pour d’autres. Ils ont donc façonné leur société sur des principes de justice, de paix et d’ouverture. Par contre, la Norvège, comme tous les pays au monde, fait face à de grands problèmes sur lesquels elle doit travailler, notamment ceux liés à l’immigration et au racisme. Ce sont des problématiques majeures de notre époque. À mon avis, les Norvégiens auraient intérêt à se souvenir que presque un tiers de leur population a émigré ailleurs au cours du 19e siècle.

Où vous sentez-vous chez vous? Est-ce que c’est quelque chose qui a de l’importance pour vous, cette idée de « maison », ou est-ce un concept plus ou moins signifiant?

Avant mon immigration, le sentiment d’être « chez moi » ou « home » était relié à des objets (mes livres, un oreiller, des photos et d’autres souvenirs) et surtout à ma famille. Maintenant, c’est plus une question de sentiment intérieur, de « feeling » d’appartenance, d’un certain bien-être. Je me sens toujours chez moi avec ma famille, avec mon conjoint. C’est la base de tout. Je me sens aussi chez moi avec des gens qui sont ouverts, curieux, et qui aiment la vie. Je me sens chez moi à Québec. Je me sens chez moi au théâtre. Je me sens chez moi en voyage. Je me demande souvent : et si j’habitais ici…? C’est le vagabond en moi, l’acteur.

Votre compagnie s’appelle Théâtre Humain. Pourquoi?

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est le partage entre tous les êtres humains. Le partage de nos différences et le partage de ce que nous avons en commun. C’est culturel. Il y a énormément d’obstacles pour arriver à créer les circonstances d’un tel partage et particulièrement en regard de certains conflits qui durent depuis des siècles. Pour ma part, j’aimerais pouvoir créer des ponts entre les cultures de notre monde. C’est une grande partie de mon travail au théâtre.

Pourquoi faire de la création?

J’ai commencé à en faire il y a plus de 20 ans, lorsque j’habitais et travaillais à Chicago. Au départ, c’était dans le but de réaliser des projets au-delà de ce qui m’était offert en tant qu’interprète… des projets qui provenaient de mon cœur, de mes viscères. Mes raisons pour faire de la création ont évolué depuis. C’est encore plus personnel maintenant. C’est un dialogue privilégié sur des sujets précis que je peux avoir avec les artistes, les artisans avec qui je travaille, ainsi qu’avec le public. C’est aussi social et politique. Je ressens le besoin de partager ma vision de la vie afin de contribuer au développement de notre petite planète bleue.

Dans le processus de création, vous vous êtes intéressé au travail d’artistes norvégiens comme Ibsen, Grieg et Munch. Croyez-vous que l’endroit d’où on vient influence notre production artistique?

À mon avis, nous sommes tous redevables de notre époque, de notre environnement, de notre famille, de nos amis, bref, de tout ce qui nous entoure. Tout nous influence. Donc, oui, l’endroit d’où on vient influence nos créations, sans doute. À Québec, c’est le fleuve qui me parle plus que tout. C’est la nature en mouvement. Les créations d’Ibsen, de Grieg et de Munch m’inspirent davantage à cause de mes recherches pour ce projet. Ce sont des personnes qui ont marqué leur époque par leurs démarches artistiques profondément personnelles.

Croyez-vous que socialement, on laisse une grande place au passé dans notre vie? Ou sommes-nous trop concentrés sur ce qu’il y a devant pour éviter de regarder derrière?

On ne pense pas assez au passé. On ne pense pas assez à notre histoire et à l’histoire du monde. Moi inclus. Il faudrait vivre dans le moment présent, c’est ce que j’essaie de faire moi-même, mais une bonne réflexion sur ce qui est arrivé avant nous ne pourrait que nous faire du bien. On aurait moins de problèmes… et plus de solutions.

Croyez-vous que notre rapport aux personnes âgées soit sain? Croyez-vous que nous laissons l’espace nécessaire dans nos vies pour profiter de leur héritage?

On devrait toujours apprécier davantage les personnes âgées. On pourrait leur demander de participer davantage, leur poser plus de questions. Elles sont des ressources incroyables en regard de l’expérience de la vie. Et on devrait surtout prendre mieux soin d’elles. Elles sont nos grands trésors vivants.

Vos créations relèvent de ce qu’on pourrait appeler le « théâtre documentaire ». Qu’est-ce qui vous interpelle dans cette façon de faire du théâtre?

Le caractère extraordinaire des histoires vraies me fascine. Les histoires extraordinaires de gens ordinaires me fascinent encore plus.

Parlez-nous du processus de création de NORGE

Le processus de création s’est étalé sur un long moment, comme c’est le cas pour tous les projets de ma compagnie. Et comme ces projets sont souvent très personnels, tout en ayant une base documentaire, il faut beaucoup de temps pour la recherche de mes sujets et pour imaginer la meilleure façon de les raconter avec mon équipe de création. J’aime la lenteur de ces recherches et la profondeur des rencontres et des échanges qui en résultent. Ça fait plusieurs années que je rêve de créer NORGE, ça remonte à mon premier voyage là-bas en 2008. J’ai déclenché le processus officiel en 2013, en allant à Bergen pour commencer ma recherche et l’apprentissage de la langue norvégienne. Cette même année, cinq membres de notre équipe de création ont travaillé ensemble en résidence artistique au Trident et nous avons ensuite présenté une ébauche de NORGE aux Chantiers du Carrefour International de théâtre de Québec. Plusieurs mois après, tous les membres de l’équipe actuelle ont poursuivi le travail de résidence au Théâtre l’Escaouette à Moncton et au Musée national des beaux-arts du Québec. L’automne dernier, nous avons présenté une première version de notre spectacle à l’Escaouette en Acadie et au Théâtre populaire d’Acadie à Caraquet.

À l’heure actuelle, certaines choses ne sont pas encore fixées. Comment vivez-vous avec cette incertitude? Comment réconcilier le temps qui passe et le besoin de laisser les choses arriver à leur rythme?

L’incertitude me fait vibrer tout autant qu’elle me fait capoter! Je vis des extrêmes…je suis à la fois patient et impatient, calme et angoissé, etc. Si vous demandiez à mes proches comment je suis devant cette incertitude, j’imagine qu’ils répondraient : « des fois un peu insupportable ». Je me suis réconcilié, il y a un moment déjà, avec le fait que mon processus (la recherche sur l’être humain) prenne du temps. Dans un monde qui ne veut que des résultats rapides, ce n’est pas toujours facile, mais je ne lâche pas la patate, comme on dit! Je suis très choyé d’avoir des collaborateurs qui me suivent, qui me soutiennent, qui proposent autant d’idées, qui sont si généreux. J’ai déjà travaillé sur des créations avec des échéanciers plus courts. Beaucoup, beaucoup plus courts. Et on apprend énormément dans de tels projets. Au moment où je réponds à ces questions, il reste six semaines avant notre première au Trident. Le processus tire à sa fin. Il est minuit moins cinq : nous sommes tout à coup dans un échéancier urgent. Il faut agir rapidement. Mais il faut rester à l’écoute, toujours, et être patients. Ce sont des actions qui semblent être contraires, mais pour moi, elles sont plutôt complémentaires. Si nous voulons offrir le meilleur de nous-mêmes, il nous faut de tels contrastes. C’est la vie et c’est notre travail au théâtre.

1 Expression provenant de la pièce The Melting Pot, de Israel Zangwill, dont le message était que tous les immigrants d’origines diverses pouvaient devenir américains à part entière. Le terme a depuis été utilisé pour décrire le phénomène d’assimilation des populations immigrées en une société homogène.

Cet entretien est tiré du programme de soirée de la pièce NORGE, lors de sa présentation au Théâtre du Trident en mars 2015.