Prologue d’Avant-garde

J’ai écrit un récit, « Avant-garde », publié aux éditions Hanser. Au départ, j’avais eu l’idée suivante : rencontre d’une jeune fille de province et d’un génie. Ce génie est devenu, sans que je le souhaite aucunement, le jeune Brecht. C’est une histoire qui a de la pente, on voit d’où elle vient et où elle va, et elle ne peut être assimilée à une biographie. Bien des choses y sont autres que dans la réalité, et toute mon expérience de la vie s’y est engouffrée, c’est une évolution soustraite au contrôle de la volonté. Quand on a été enfermée par Hitler là où l’on n’a rien à faire et qu’on a mis trente ans à ne pas pouvoir se libérer, les épines vous poussent toutes seules. Il n’y a pas là d’intention. On traîne avec soi, que voulez-vous?, toute la longue et lourde chaîne dont notre histoire a été l’origine, elle comporte un traumatisme, cette histoire, et, d’ailleurs, elle a porté pendant un certain temps le titre de « Traumatisme ». L’important, c’est Brecht, son visage impérissable. Il a explosé le cadre de mon histoire, mais, d’un autre côté, j’en ai profité.

Je crois tout de même qu’elle donne une image vivante du jeune Brecht, il ne s’agit que de lui, non du Brecht de la maturité. Et ce jeune Brecht, c’est Baal. « La main de fer dans le gant de crin », c’était l’image favorite de Brecht, dans ces premiers temps, je me suis gardée de la polir. Quand on m’accuse d’avoir voulu attaquer Brecht, je proteste. Ce n’est pas la peine de défendre Brecht contre moi. Je me mets au nombre des amis de Bertolt Brecht.

Marieluise Fleisser
Extrait de Souvenirs sur Brecht, Les Éditions de Minuit, 1972

« N’avons-nous point aujourd’hui encore une société en mal de délivrance? Je vois partout se répandre l’isolement, la toxicomanie, l’agression aveugle, le désir d’opprimer, la volonté d’en imposer de la part de groupes et toujours sans cesse un comportement de horde envers les marginaux. Où est passé le souci d’humanité? »

Marieluise Fleisser, 1972