Note de mise en scène, 7 mars 2017

À force de répéter et de s’expliquer entre nous chaque paragraphe, chaque phrase, chaque segment, on finirait par croire le trajet du personnage tout balisé, mais au fond c’est un leurre, nous le savons bien. Cilly reste un mystère, avec une grande part d’elle-même qui reste encore difficile à cerner. Dans AVANT-GARDE, Marieluise Fleisser fait effectuer à Cilly Ostermeier tout un voyage intérieur pour réactiver ce qui l’a fait grandir et transformée à tout jamais il y a trente, quarante ans, à travers ses rencontres amoureuses, ses espoirs, ses déceptions et ses rêves. C’est une exigeante expérience du miroir à laquelle se livre l’auteure, une démarche sans complaisance dont les traces suscitent des vertiges, des bouffées d’émotions qu’elle ne pouvait en aucun cas prévoir d’avance. Cilly ne joue pas pour nous ni avec nous, elle ne raconte pas l’histoire de Marieluise ou son histoire, elle se déplace seulement en elle-même comme sur un fil de fer, avec une impudeur désarmante, sans jamais tomber dans le bavardage ou dans le déballage de la vie des autres. Cilly-Marieluise Ostermeier-Fleisser n’est pas un livre ouvert, au contraire elle est une femme multiple et secrète, qui a gardé le silence pendant presque trois décennies, qui a sombré parfois dans des dépressions, qui a surmonté bien des épreuves personnelles au milieu de la guerre et des ruines. C’est une femme traversée par l’Histoire qui revient sur son passé de jeune artiste. C’est dans cet écart entre ce qu’elle est aujourd’hui sur scène et ce qu’elle a été que résident toute sa force rebelle et sa fragilité, son humanité. C’est dans cet écart qu’on doit continuer de chercher Cilly, dans ses possibles états de présences et d’absences.

Denis Marleau
Metteur en scène