Marieluise Fleisser

LA VOIX RAUQUE DE MARIELUISE FLEISSER (1901-1974)
Marieluise Fleisser

Marieluise Fleisser est aujourd’hui considérée comme l’une des voix les plus importantes de la dramaturgie allemande du XXe siècle, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Sous l’égide de Lion Feuchtwanger et de Bertolt Brecht, elle devient célèbre dans les années vingt, mais sa carrière s’effondre au moment même où elle prend son envol à cause des pressions indues du milieu artistique envers les femmes, d’un mariage désastreux et d’une interdiction d’écrire par le régime nazi. Ce n’est qu’au cours des dernières années de sa vie que son œuvre est redécouverte. Comme l’a écrit l’Autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004 (dont ESPACE GO a présenté JACKIE dans une mise en scène de Denis Marleau et BLANCHE-NEIGE & LA BELLE AU BOIS DORMANT dans une mise en scène de Martin Faucher) : Marieluise Fleisser « est le plus grand auteur dramatique féminin du XXe siècle ».

LES VIES DE MARIELUISE FLEISSER

Origines

Fleisser est née en 1901 à Ingolstadt dans le sud de la Bavière, une ville alors de 15 000 habitants, docilement catholique à l’ombre de ses neuf clochers et totalement dépendante de l’importante garnison militaire qui y réside. Son père, un quincailler-ferronnier, constatant son intelligence, l’envoie dans un pensionnat catholique à Ratisbonne, où elle se débrouille pour lire clandestinement Strindberg et les auteurs allemands de pointe de cette époque, soit les expressionnistes.

La famille de Marieluise Fleisser

Dans la jungle des villes

Lion Feuchtwanger

Son père l’envoie ensuite étudier à Munich pour qu’elle devienne enseignante. À ses cours en littérature et en philosophie, elle préfère ceux qu’elle prend sur le théâtre avec Arthur Kutscher. Elle découvre aussi l’amour avec un poète mineur – qui finit par la quitter lâchement pour aller vivre à Paris. Surtout, elle se met à écrire des poèmes et des nouvelles qui, généralement, ont comme sujet de jeunes filles un peu déboussolées face à la vie et aux nouvelles réalités sociales. Elle montre ses nouvelles au romancier Lion Feuchtwanger, une importante figure littéraire de la jeune génération et homme d’une belle générosité. Il l’encourage, l’enjoignant à quitter la subjectivité de l’expressionnisme pour davantage s’aligner sur un courant artistique novateur, la « nouvelle objectivité ». Elle commence à publier des nouvelles en 1923, alors qu’elle rencontre un homme dont elle a beaucoup entendu parler et dont elle admire les œuvres : le jeune poète et auteur dramatique Bertolt Brecht, qui n’a alors que 25 ans.

Brecht, déjà, est connu pour sa personnalité brillante – « magnétique » comme on disait – et pour l’audace et l’originalité de ses écrits. Il fait d’elle une de ses amantes. Fleisser est éperdue d’amour pour lui et lui, à coup de promesses toujours reportées, l’exploite affectivement, sexuellement et, on le verra, artistiquement. Et comme il voit en elle une artiste, il lui suggère de laisser l’université.

Purgatoire

Lorsque son père comprend que Marieluise a abandonné ses études pour se lancer en littérature, il lui coupe les vivres. Elle revient alors à Ingolstadt, où Brecht vient la relancer, lui trouvant des contrats d’écriture, l’encourageant à terminer une première pièce de théâtre qu’elle avait écrite avant de le rencontrer. Au printemps 1926, Brecht lui obtient une appréciable visibilité : sa pièce, LE LAVEMENT DES PIEDS – vite rebaptisée PURGATOIRE À INGOLSTADT – sera jouée au Deutsches Theater à Berlin. Il ne s’agit que d’une seule représentation, mais elle a lieu dans le cadre d’une série prestigieuse où des textes novateurs d’auteurs émergents sont présentés en matinée le dimanche. La pièce, qui porte sur la difficulté d’être d’adolescent dans une petite ville à la mentalité conservatrice, lui vaut immédiatement une grande attention de la part du milieu théâtral. Mais, doutant d’elle-même, elle revient à Ingolstadt, se ravisant à l’automne pour aller vivre à Berlin. Un an plus tard, elle revient à Munich, où elle termine une deuxième pièce, PIONNIERS À INGOLSTADT, qui montre les relations entre les jeunes filles de la ville et les soldats d’un détachement militaire venus y réparer un pont. Les choses ne se passent toutefois pas aussi bien qu’elle le souhaiterait pour sa carrière, sans parler de Brecht qui la traite comme une chose à son service.

Deutsches Theater à Berlin

Excédée, elle retourne à Ingolstadt et, au printemps 1928, se fiance avec un champion de natation dont la plus grande ambition est d’hériter de la tabagie de ses parents. Ce Bepp Haindl, qu’elle connaît depuis l’enfance, ne s’intéresse ni à la littérature ni au théâtre, mais lui promet une vie tranquille à l’abri du besoin. Au même moment, PIONNIERS À INGOLSTADT est créé à Dresde dans une mise en scène sans éclat. Entre-temps, Brecht, qui a maintenant trente ans, est devenu célèbre et riche. À l’époque, en Allemagne, les grands best-sellers littéraires sont encore les recueils de poésie; or le recueil de Brecht, Sermons domestiques, publié en 1927, est un immense succès de librairie. L’année suivante, il signe un des grands triomphes de l’histoire du théâtre : L’OPÉRA DE QUAT’SOUS au Théâtre Am Schiffbauerdamm à Berlin. C’est lorsque ce théâtre s’est mis à la recherche d’une autre pièce audacieuse après que L’OPÉRA DE QUAT’SOUS ait été transféré dans une autre salle que Brecht a proposé PIONNIERS À INGOLSTADT, s’imposant comme metteur en scène. Or, de cette pièce au réalisme dur, Brecht veut faire un scandale. Il entreprend son travail de mise en scène sans même discuter de la pièce avec Fleisser. Lorsqu’elle arrive à Berlin quelques jours avant la première, elle ne reconnaît pas sa pièce. Brecht et la direction du théâtre exigent des réécritures, mais elle se sent tellement dépossédée de son œuvre qu’elle est incapable d’écrire une ligne.

Cinq cents kilomètres séparent Ingolstadt et Berlin.
Enfer

Comme Brecht le désirait, la pièce est un énorme scandale. Les journaux se déchaînent contre l’auteure, accusée d’immoralité et de salissage du peuple et de l’armée allemande. Les groupes de droite, dont les nazis alors en pleine ascension, réclament l’interdiction de la pièce. À Ingolstadt, même si personne n’a vu le spectacle ou lu le texte, Fleisser est unanimement condamnée, même par le conseil municipal. Brecht, dans cette tourmente, ne lui apporte aucun soutien. Et elle, de son côté, rassemble en elle-même la force morale nécessaire pour ne pas lui en demander et ne pas craquer devant lui. Quelques jours plus tard, alors que la violence psychologique de la controverse la rend malade, elle apprend par les journaux que Brecht vient d’épouser une autre de ses amantes, la comédienne Hélène Weigel (qui, en dépit de tout, sera aux côtés de Brecht pour le reste de sa vie). Cette double trahison de Brecht met fin à leur relation.

Marieluise Fleisser et Bepp Haindl

Pas question pour elle de retourner à Ingolstadt : elle s’y sait persona non grata, son père l’a chassée de la maison familiale et ses fiançailles avec Bepp Haindl sont annulées. Elle se jette alors dans les bras d’un ennemi personnel de Brecht (qui se révèle encore plus manipulateur et misogyne que lui), le journaliste et écrivain de droite Helmut Draws-Tychsen. Peu à peu, elle perd confiance en elle et en sa capacité à écrire. En 1932, sans le sou et sans contrats, elle entre en dépression nerveuse, fait une tentative de suicide, puis décide de revenir là où elle se sent le plus chez elle, même si on l’y déteste : Ingolstadt. Elle tente en 1933 un retour à Berlin, mais revient vite dans sa ville natale et rompt ses fiançailles avec Draws-Tychsen. En 1935, alors que les nazis brûlent ses œuvres et lui imposent des limites de publication, elle renonce à une carrière littéraire et épouse son ancien fiancé champion nageur – un homme violent et jaloux – qui a depuis hérité du commerce de ses parents. Comme elle est instruite, c’est elle qui a la tâche de faire rouler le commerce, ce qui ne lui laisse pas vraiment de temps pour écrire. En 1938, c’était prévisible, elle fait une grave dépression.

Marieluise Fleisser et Helmut Draws-Tychsen

Elle traverse les années de guerre tant bien que mal, volant du temps çà et là pour écrire son drame historique KARL STUART, alors que son mari est au front. En 1950, elle revoit Brecht à Munich, qui y répète MÈRE COURAGE ET SES ENFANTS; il fait en sorte que sa pièce LA DYNASTIE DES FORTS soit montée au Kammerspiele. Deux ans plus tard, il lui envoie du matériel dont il voudrait qu’elle tire une pièce, mais elle refuse son offre; non seulement son travail à la tabagie l’occupe trop, mais son mari ne voit pas d’un bon œil qu’elle renoue avec le milieu théâtral. En dépit de tout cela, les rares nouvelles qu’elle publie sont très remarquées et remportent fréquemment des prix.

Mère spirituelle d’une génération

Le décès de Bepp Haindl, en 1958, la libère. En dépit de problèmes de santé – un infarctus –, elle trouve la force de vendre la boutique et de se remettre à l’écriture. Peu à peu, on reconnaît son importance et la nature unique de son style et de son propos. Elle est même le premier récipiendaire, en 1961, du prix des arts de la ville d’Ingolstadt. En 1963, elle publie AVANT-GARDE, un récit qui porte sur la rencontre d’une « jeune fille de province avec un génie » et qui est traversé par sa propre expérience avec Brecht dans les années vingt. En 1970 et 1971, ses pièces PURGATOIRE À INGOLSTADT et PIONNIERS À INGOLSTADT, dans des versions très légèrement remaniées, connaissent un succès fulgurant et dans la foulée des représentations, le jeune cinéaste Rainer Werner Fassbinder en fait un film qui sera présenté à Cannes en 1971. Pour Fassbinder comme pour toute la formidable génération des auteurs réalistes allemands des années soixante-dix – Martin Sperr, Herbert Achternbusch, Franz-Xaver Kroetz –, elle est plus qu’une influence, elle est un modèle. Elle leur rend d’ailleurs hommage dans un article publié en 1972 intitulé Tous mes fils. La même année, paraissent en Allemagne ses œuvres complètes. Elle meurt à Ingolstadt en 1974, quelques mois après avoir reçu l’Ordre du Mérite bavarois, reconnaissance tardive de cette artiste que son pays avait considérée comme une honte pendant tant d’années.

LE THÉÂTRE DE MARIELUISE FLEISSER

Les pièces les plus connues et les plus importantes de Marieluise Fleisser sont PURGATOIRE À INGOLSTSADT (1924) et PIONNIERS À INGOLSTSADT (1928), qu’elle a légèrement révisées à la fin des années soixante. Ces pièces mettent en scène des personnages de la classe populaire de cette petite ville de Bavière. Contrairement à la majorité du théâtre professionnel de son temps – écrit en haut allemand –, le sien est écrit en dialecte bavarois. Non pas une version naturaliste de ce dialecte, mais une réécriture qui met en valeur la capacité de cette langue à être brutale. Son théâtre est aussi inspiré du Volksstück (littéralement : pièces du peuple), le théâtre populaire dialectal, qui met en scène les gens ordinaires dans des œuvres qui traitent de thèmes de la vie courante, en particulier la famille et les relations amoureuses. Les analystes universitaires qualifient le théâtre de Fleisser de « Volksstück critique », en ce sens qu’il ne porte pas de regard complice ou attendrissant sur les personnages, mais montre de façon implacable la dureté du pouvoir que la société et les traditions accordent aux hommes sur les femmes.

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