Le contexte économique et social

ALLEMAGNE, ANNÉES VINGT

En 1914, au moment où Marieluise Fleisser entre dans l’adolescence, l’Allemagne entre en guerre. Le pays, qui n’est unifié que depuis 1871 sous le nom de l’Empire allemand, est une monarchie parlementaire autoritaire. À la veille de la guerre, le pays du Kaiser Guillaume II est le pays le plus industrialisé d’Europe et celui où les ouvriers (dont on craint la force révolutionnaire) jouissent de la meilleure protection sociale du continent. Se percevant comme le rempart de la civilisation occidentale contre la barbarie de l’Orient, l’autocratisme de la Russie des tsars, l’appétit économique de l’Angleterre et la décadence morale de la France, l’Allemagne provoque la Première Guerre mondiale.

Fleisser, comme Brecht, grandit pendant cette guerre qui sera pour l’Europe entière un choc d’une magnitude difficile à imaginer. Car les gens ont encore comme image de la guerre des soldats bien rangés en uniforme vert contre d’autres soldats bien rangés en uniforme bleu, dans une prairie en fleurs, avec des fusils qui font pouf! et des canons qui font boum! une fois de temps en temps, avant que la bataille ne soit réglée en fin d’après-midi par une élégante charge de cavalerie. Or les armées et les populations découvrent avec horreur ce qu’est une guerre à l’ère industrielle : des tranchées boueuses infestées de rats d’où on ne peut bouger pendant des mois, des chars d’assaut, des bombardements aériens, des gaz empoisonnés, des mitrailleuses efficaces, des canons capables d’envoyer à dix kilomètres des obus explosifs de près d’une tonne et, surtout, une quantité de morts comme on n’en avait jamais imaginé. L’Allemagne, à la fin de la guerre, compte des pertes humaines de 2,4 millions chez les militaires et de 700 000 chez les civils – pour une population de 67 millions de personnes au début du conflit…

La défaite laisse l’Allemagne privée de ses élites traditionnelles : 80 % de l’aristocratie, qui fournit les officiers militaires, est morte au front. Elle laisse aussi la population dans un état de confusion : comme aucune portion de sol allemand n’a été conquise par l’ennemi, les gens ne comprennent pas la capitulation. De plus, les conditions humiliantes du traité de Versailles – restitution de territoires, limites strictes imposées à l’armée allemande, renoncement aux colonies et une sidérante réparation de guerre de 132 milliards de marks-or (plus de 2000 milliards en dollars canadiens) – abattent l’Allemagne économiquement et moralement, créant un ressentiment puissant dont se nourrira le nazisme.

La capitulation de l’Allemagne cause l’effondrement de sa monarchie et la création d’une république dans le but de former une société plus égalitaire. Les mouvements révolutionnaires voient dans l’incertitude de l’après-guerre une occasion de s’imposer et le pays frôle le conflit civil  au début de 1919, alors que les milices de droite soutenues par la grande industrie massacrent les tenants d’une gauche révolutionnaire. Les deux grandes figures du communisme allemand, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont sauvagement assassinés. Tout au long des années vingt, les tensions entre les barons de l’industrie et le mouvement ouvrier créent une instabilité politique qui limite les actions du gouvernement, qui quitte Berlin pour Weimar en 1923 afin d’être moins vulnérable en cas d’insurrection. La gauche piétine à cause de continuels conflits entre les communistes et les tenants d’une social-démocratie. Quant à la droite traditionnelle, elle est peu à peu grugée de l’intérieur par les nazis.

Pour les gens ordinaires, le début des années vingt est une époque de misère à cause de l’inflation : à l’été 1919, le dollar américain vaut 4,2 deutsche marks (DM); en septembre 1922, il vaut 1 460 DM; en février 1923, on est rendu à 48 000 DM et en octobre 1923, à 440 000 000 DM; un mois plus tard, il faut compter dans les 13 chiffres pour s’y retrouver. Les économies d’une vie ne peuvent même plus acheter un petit pain. Si vous n’êtes pas propriétaire ou si vous n’avez pas eu la bonne idée d’acheter des lingots d’or, vous êtes ruinés. À la fin de novembre, le gouvernement décide qu’un nouveau mark vaudra mille milliards de DM. Mais le mal est fait, 90 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté et la malnutrition – la faim! – est la première cause de décès. On comprend pourquoi Brecht volait du charbon dans les théâtres où il travaillait…

Pourtant, c’est une remarquable époque du point de vue artistique. À Munich et à Berlin se déploie la grande époque du cabaret allemand. Les musiciens s’approprient le jazz. On se passionne pour la boxe. Le cinéma, encore muet, donne d’éblouissants chefs-d’œuvre, dont Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau et Metropolis de Fritz Lang. En architecture et en design, le mouvement du Bauhaus radicalise les liens entre l’esthétique et la fonction. Et en théâtre, sur les ruines de l’expressionnisme, un art nouveau naît, dont la figure emblématique se nomme Bertolt Brecht.

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