Avant-garde

Marieluise Fleisser

En 1963, Marieluise Fleisser a 62 ans. Elle entreprend alors de raconter sous la forme d’un récit à la troisième personne le trajet de Cilly, une jeune provinciale venue à Berlin pour écrire et pour faire la rencontre d’un « génie ». Un parcours qui ne cesse de tisser des échos avec ce qu’elle a vécu à Berlin et à Ingolstadt entre 1923 et 1929. L’utilisation de la fiction ici ne sert pas à donner une sorte de licence pour créer un récit enjolivé ou noirci – ce qui revient au même – de ce qui s’est passé pour elle, mais à arriver à objectiver ce qui s’est à ce moment-là déployé dans sa vie et dans la vie d’autres femmes qui ont été proches de Bertolt Brecht, dont Elisabeth Hauptmann. Ainsi, le récit est presque dépourvu de détails concrets et de notations visuelles et les rares images qu’elle évoque n’en ont que plus de force; par contre, ce qui se vit, ce qui se pense, ce qui s’échange entre les personnages est raconté avec une précision radicale.

Pour le public lecteur allemand des années soixante, cette fiction est transparente et derrière les personnages, il identifie facilement les personnes. Marieluise Fleisser s’y nomme Cilly Ostermeier et celui qu’elle nomme l’auteur ou l’homme, c’est Brecht. Le Juif, c’est Lion Feuchtwanger; Polly, c’est Carola Neher, comédienne et sœur de Caspar Neher, l’ami et scénographe de Brecht; à Bepp Haindl, elle donne le nom de Nico. La ville des Fugger, c’est Ausbourg, là où est la maison familiale de Brecht.

Dans un article intitulé Souvenirs sur Brecht, Marieluise Fleisser décrit son processus d’écriture : « J’écrivis un récit, AVANT-GARDE, qui parut aux éditions Hanser. Tout d’abord, j’avais l’idée suivante : rencontre d’une jeune fille et d’un génie. Celui-ci est devenu, sans que je le voulusse aucunement, le jeune Brecht. Mais c’est une histoire qui a de la pente, on voit d’où elle vient et où elle va, et qui peut être assimilée à une biographie. Bien des choses y sont autres que dans la réalité, et toute mon expérience de la vie s’y est engouffrée, c’est une évolution soustraite au contrôle de la volonté. Quand on a été enfermée par Hitler là où l’on n’a rien à faire et qu’on a mis trente ans à ne pas pouvoir se libérer, les épines vous poussent toutes seules. Il n’y a pas là d’intention. On traîne avec soi, que voulez-vous?, toute la longue et lourde chaîne dont notre histoire a été l’origine, elle comporte un traumatisme, cette histoire, et, d’ailleurs, elle a porté un temps le titre de TRAUMATISME. L’important, c’est Brecht, son visage impérissable. Il a rompu le cadre de mon histoire, mais, d’un autre côté, j’en ai profité. »

En effet, ce récit n’est ni un acte de ressentiment, ni une profession d’adulation, ni un exercice d’admiration, ni un règlement de compte. Dans une lettre à Gunther Rühle, qui a édité les œuvres complètes de Fleisser en 1972, elle a écrit au sujet d’AVANT-GARDE : « C’est aussi l’image de la rencontre d’une provinciale avec un génie. » Elle raconte comment cet homme a partagé avec elle les fruits de son intelligence, l’a guidée dans sa démarche artistique, l’a initiée au travail en équipe, a élargi ses horizons intellectuels, a fait toutes sortes de démarches pour que ses textes soient créés à la scène et que ses nouvelles trouvent un éditeur reconnu. En contrepartie, Brecht, considérant qu’il l’a créée, la voit comme sa chose et il ne semble même pas lui venir à l’idée qu’elle puisse avoir une volonté propre en dehors de ce qu’il désire d’elle et pour elle – en fait qu’elle disparaisse dès qu’il n’a plus besoin de ses services. En fait, Fleisser ne cesse de creuser cette douloureuse contradiction : plus une dépendance inexorable se développe envers lui, plus des pulsions de rébellion s’animent en elle. Elle écrit : « Ce qu’elle avait de plus personnel, il le violentait, et c’était justement ce qu’il ne pouvait pas admettre. Il supprimait l’atmosphère, il semblait la détester, définitivement. […] Elle en était toute malheureuse, elle ne savait à quel saint se vouer. Il l’embrouillait complètement. Elle ne lui venait pas à la cheville. Elle se jetait dans sa puissance, et c’est à l’impuissance qu’il l’éveillait. Elle n’était personne. »

Fleisser est exceptionnellement lucide dans tous ses écrits sur les inégalités de pouvoir entre les hommes et les femmes et, surtout, elle est capable de décrire comment cette domination s’exerce de façon si évidente, si « naturelle », si « normale » qu’on ne la voit pas. Mais elle aborde ces questions de façon intime, reliées à elle-même, en questionnant sa propre dépendance à un homme, qu’il soit un génie ou un champion de natation. Dans la dernière partie d’AVANT-GARDE, alors qu’elle a, après avoir rompu avec l’auteur, brisé ses fiançailles avec Nico, se sachant ostracisée dans sa petite ville natale, elle dit : « Elle se retrouvait libre, et même mise au ban de la société. Et pourtant, il lui fallait la protection d’un homme. Il se passa quelque chose d’étrange. Comme on ne peut tout de même pas se mettre en quête d’un homme, mais il faut le trouver, et comme elle ne tarda pas à en trouver un, elle renonça vite à sa liberté. C’était toujours ce même tourbillon qui l’engloutissait et pour la même raison, il lui fallait l’appui d’une réalité, elle ne pouvait vivre sans la compagnie d’un être humain. Seulement, elle ne parvint jamais à être prudente dans ses choix, et elle le payait après coup. »

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