Fossiles vivants

(dire l’espoir)

L’écriture soumet le temps à sa volonté.

Parfois, elle le plie et le déplie, et alors c’est comme si le temps se froissait.

Ou encore, elle suspend le temps, pétrifiant la cambrure d’une vague avant qu’elle se brise.

D’autres fois, elle déchire le temps, le met en lambeaux, ouvre ses brèches, en sépare les eaux.

L’écriture nous fait voir que la trajectoire du temps n’a rien d’une ligne, et encore moins d’une flèche, mais ressemble plutôt à un amas d’anguilles entremêlées, un tas d’enroulements et de nœuds inextricables.

L’écriture nous rappelle que nous sommes des êtres de tous les temps; des fossiles vivants.

Nous sommes fossiles et nous sommes vivants, empreintes éternelles et volatiles.

Nous sommes des fossiles vivants, impressions cristallisées et mouvantes.

Nous sommes fossiles et vivants, revenants en devenir.

Nous sommes fossiles et vivants, précambriens et avant-gardistes, prématurés et périmés.

Nous sommes restes et moulages, chairs encrées dans la pierre.

Nous sommes fossiles et posthumes, à force de nous imaginer vivants après la mort.

Nous sommes fossiles et infiniment renouvelables, car même désespérés nous sommes pleins d’espoir.

Nous, les fossiles vivants, nous pouvons prêter à rire ou à pleurer, c’est vrai, parce que nous avons si peu évolué, si peu qu’on nous confond parfois avec la relique d’une espèce qui serait morte depuis longtemps.
Et pourtant, contrairement aux apparences, nous n’avons pas renoncé à l’évolution.
Nous prenons notre temps. Nous cheminons. Nous ne perdons pas espoir.

C’est cela, il me semble, que l’écriture cherche à dire et à redire :
Elle dit que l’espoir existe, même s’il est né d’un mauvais pressentiment, celui que partagent les nouveau-nés expulsés du confort originel et qui crient leur mauvais pressentiment à pleins poumons.

L’écriture dit que l’espoir est affamé, que l’espoir se nourrit de tout ce qu’il trouve, même de chimères, et que, contre toute attente, il survit.
L’écriture le dit et s’en étonne : L’espoir nous survit et survit à toutes nos désespérances.

Parfois, j’aimerais qu’on puisse souhaiter bon espoir comme quand on souhaite bon appétit. Très simplement.

Je quitterais un ami, on se dirait :

— Au revoir, et bon espoir!

— Merci! Bon espoir à toi aussi!

Mais notre langage, insuffisant et peu avisé, n’a rien prévu pour souhaiter l’espoir.

Peut-être que c’est pour cette raison que j’écris.

Parce qu’écrire, c’est dire l’espoir avant même d’avoir écrit quoi que ce soit.

Evelyne de la Chenelière