L’édifice du langage

Entrer dans l’édifice

Le théâtre est un édifice de mémoire, de rêve et de langage.
Je voulais y entrer.

Je suis entrée par la fenêtre.
Je suis passée par Miron, Ducharme, Hébert, j’ai lu leurs mots à jamais gravés dans notre histoire.
J’ai eu envie d’y déposer quelque chose de moi, comme des œufs, comme des promesses d’oiseaux, d’insectes, de serpents.
Car, comment faire, après Miron, après Ducharme, après Hébert?
Comment faire sinon croire en l’éclosion?

Je suis entrée par effraction.
J’ai forcé mon passage, j’ai décousu les phrases de mes maîtres, défiant leur autorité, j’ai prélevé sans gêne, à même l’édifice, les fragments qu’il me fallait pour édifier à mon tour, j’ai maculé les fenêtres de petites taches comme une piste, me prenant pour un animal sauvage, un loup, un chevreuil, un carcajou.
Car, comment faire, après Miron, après Ducharme, après Hébert?
Comment faire sinon croire en l’effraction?

Je suis entrée à répétition.

Parce qu’on n’entre pas d’un seul coup ni tout entier dans l’édifice du langage. Il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Il faut s’y cogner. Il faut recommencer.
Il faut retenter, il faut obstinément extraire, puis ajouter, brouiller, puis épurer, saccager, puis dégager, monter, puis démonter.

Parce que, après Miron, après Ducharme, après Hébert, je crois en la profusion, en la superposition, en l’oscillation, je crois au rythme imprévisible du désir, comme un cœur confus, mais vivant.

 

Evelyne de la Chenelière