Il faut tomber

L’artiste en résidence Evelyne de la Chenelière a invité l’artiste Olivia Boudreau à présenter une installation vidéo inspirée de son chantier d’écriture.

Olivia et moi

Evelyne de la Chenelière (© Julie Artacho)

Peu familière avec les œuvres médiatiques contemporaines et même a priori intimidée par les démarches relevant de la performance et de la vidéo, j’ai eu un véritable choc esthétique devant le travail d’Olivia Boudreau.

Déjà, à lui seul, le titre de l’exposition rétrospective qui lui était consacrée, L’oscillation du visible, résonnait avec le cœur de ma pratique.

Devant les œuvres d’Olivia Boudreau, j’ai eu le sentiment de découvrir une artiste investie dans une recherche similaire à la mienne, mais usant d’un langage dont j’ignorais tout. (Je suis d’ailleurs chaque fois éblouie, presque envieuse, de constater que les artistes visuels parviennent, sans le recours du texte, à nous entraîner dans un monde de réflexions aussi riches et aussi complexes; un monde qui n’a rien à envier à la littérature.) Cette fois, déambulant dans L’oscillation du visible, mon éblouissement prenait une mesure tout autre : le terrain sensible et philosophique que nous parcourions au fil des œuvres présentées me paraissait interroger chacune des notions qui animent ma propre création : les modes de perception, le flux de conscience, l’habitude du regard, le temps et sa représentation, l’apparente absence d’événements, l’animalité dans l’homme, la vitalité de toute matière, ce qui est latent, en devenir, invisible, ce qui se dissimule sous les gestes les plus quotidiens…

J’ai alors voulu qu’Olivia Boudreau fasse œuvre à ESPACE GO.

Olivia a mis du temps à répondre à mon invitation. Elle tenait à découvrir si ce chantier d’écriture, auquel je l’invitais à réagir, constituait pour elle une matière fertile, un endroit d’où elle pourrait créer dans la continuité de sa démarche personnelle.

Puis, un jour, elle m’écrit ceci : « Quand je te dis que tes personnages m’habitent, je niaise pas. Je pense à eux tous les jours. Ils se sont installés en moi sous la forme d’une énigme. C’est très personnel. Je me sens personnellement concernée par ton texte, plus que je m’y attendais. »

Que ma création prenne la forme d’une énigme dans le regard d’une grande artiste, c’est le plus beau destin que je pouvais souhaiter à mon travail.

Parce que le sentiment d’être devant une énigme, c’est, selon moi, la forme que prend la vitale nécessité de créer.C’est donc avec une joie très profonde que je vous invite à découvrir ou à redécouvrir le travail d’Olivia Boudreau, qui nous pose à son tour devant l’énigme suivante :

Que reste-t-il après la chute?

 

Evelyne de la Chenelière
Artiste en résidence à ESPACE GO

 

 

Une personne d’environ ton âge,
lors d’une promenade à cheval, aurait chuté.
Sa tête aurait cogné sur une grosse pierre.
Cette personne aurait perdu connaissance,
elle aurait dormi très longtemps,
puis un jour elle se réveillerait
et elle ne se souviendrait de rien.

– Evelyne de la Chenelière
(extrait du chantier d’écriture)

Olivia Boudreau (Photo Luc Déry)Il aura fallu que Marty tombe de cheval pour devenir un personnage. Par ces mots, Evelyne de la Chenelière lui offrit un corps et du même coup, une mémoire. Je suis restée éblouie par cet événement : un être de fiction émergeant des mots. La chute de Marty questionne la manière dont se constitue la fiction et sa relation au réel. De là, j’ai voulu m’entretenir avec des cavaliers, qu’ils me parlent de leurs propres chutes. J’ai voulu comprendre ce qu’il y avait de véritable dans l’expérience de Marty.

Pour être bon cavalier, il faut tomber cent fois, disent-ils. Une chute à cheval est un instant fugace, quelques fractions de seconde. Un faux mouvement, un lièvre, le vent peuvent provoquer le pire. Les cavaliers tombent tous. Ils se font parfois très mal, des commotions cérébrales, des os brisés, des muscles déchirés. Malgré tout, ils remontent toujours.

Au creux de l’oreille de Sophie Cadieux, les enfants déposent une histoire de chute. Ces mots, entendus pour la première fois, traversent la comédienne pour se rendre à nous. Par cet exercice de mémoire, Sophie nous livre une bribe, un détail, une sensation. Ces quelques mots convient alors notre propre mémoire, les chutes réelles ou fictives qui sont en nous.

Puisqu’il faut tomber, sans quoi rien n’est possible.

 

Olivia Boudreau

 

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Installation vidéo d’Olivia Boudreau,
inspirée du chantier d’écriture d’Evelyne de la Chenelière

Interprète : Sophie Cadieux

Enfants : Alice Allard + Louka Amadeo Bélanger-Leos + Marie Babbini + Simon Brousseau + Mathys Clodion-Gines + Tristan Cordoba + Florianne Couillard + Maktar Dione + Estelle Fournier + Nicolas Guay + Frédérique Lagacé + Kosta Lapointe + Sarah Marentette + Raphaelle Patry + Alfred Poirier + Charlotte Racicot + Jasmin Ricard + Tanya V. Lavoie + Alice Valentine

Caméra : Marie-André Houde + Jean-Philippe Thibeault
Prise de son : Simon Lacelle