AN 7 (2017-2018)

 
FOSSILES VIVANTS
(dire l’espoir)

L’écriture soumet le temps à sa volonté.

Parfois, elle le plie et le déplie, et alors c’est comme si le temps se froissait.

Ou encore, elle suspend le temps, pétrifiant la cambrure d’une vague avant qu’elle se brise.

D’autres fois, elle déchire le temps, le met en lambeaux, ouvre ses brèches, en sépare les eaux.

L’écriture nous fait voir que la trajectoire du temps n’a rien d’une ligne, et encore moins d’une flèche, mais ressemble plutôt à un amas d’anguilles entremêlées, un tas d’enroulements et de nœuds inextricables.

L’écriture nous rappelle que nous sommes des êtres de tous les temps; des fossiles vivants.

Nous sommes fossiles et nous sommes vivants, empreintes éternelles et volatiles.

Nous sommes des fossiles vivants, impressions cristallisées et mouvantes.

Nous sommes fossiles et vivants, revenants en devenir.

Nous sommes fossiles et vivants, précambriens et avant-gardistes, prématurés et périmés.

Nous sommes restes et moulages, chairs encrées dans la pierre.

Nous sommes fossiles et posthumes, à force de nous imaginer vivants après la mort.

Nous sommes fossiles et infiniment renouvelables, car même désespérés nous sommes pleins d’espoir.

Nous, les fossiles vivants, nous pouvons prêter à rire ou à pleurer, c’est vrai, parce que nous avons si peu évolué, si peu qu’on nous confond parfois avec la relique d’une espèce qui serait morte depuis longtemps.
Et pourtant, contrairement aux apparences, nous n’avons pas renoncé à l’évolution.
Nous prenons notre temps. Nous cheminons. Nous ne perdons pas espoir.

C’est cela, il me semble, que l’écriture cherche à dire et à redire :
Elle dit que l’espoir existe, même s’il est né d’un mauvais pressentiment, celui que partagent les nouveau-nés expulsés du confort originel et qui crient leur mauvais pressentiment à pleins poumons.

L’écriture dit que l’espoir est affamé, que l’espoir se nourrit de tout ce qu’il trouve, même de chimères, et que, contre toute attente, il survit.
L’écriture le dit et s’en étonne : L’espoir nous survit et survit à toutes nos désespérances.

Parfois, j’aimerais qu’on puisse souhaiter bon espoir comme quand on souhaite bon appétit. Très simplement.

Je quitterais un ami, on se dirait :

— Au revoir, et bon espoir!

— Merci! Bon espoir à toi aussi!

Mais notre langage, insuffisant et peu avisé, n’a rien prévu pour souhaiter l’espoir.

Peut-être que c’est pour cette raison que j’écris.

Parce qu’écrire, c’est dire l’espoir avant même d’avoir écrit quoi que ce soit.

Evelyne de la Chenelière

LA VIE UTILE

Texte : Evelyne de la Chenelière
Mise en scène : Marie Brassard

Avec Christine Beaulieu + Sophie Cadieux + Evelyne de la Chenelière + Louis Negin + Jules Roy Sicotte

« Un jour, au cours de catéchèse, on m’a dit que l’Éternité ce n’était pas seulement pour toujours. C’était aussi depuis toujours. Ça m’a bouleversée. »
– Jeanne

Dans sa chambre, Jeanne discute avec la Mort et tente de négocier un sursis, un peu plus de temps. Elle reconfigure les images qui jaillissent de sa mémoire, chargées des enseignements transmis par ses parents : images et préceptes plus terrifiants les uns que les autres issus de la Bible et du Précis de grammaire française, ouvrages où le risque de la faute est partout.

Elle imagine à nouveau vivants son père et sa mère, puis elle se regarde elle-même, enfant et adolescente rebelle dont l’identité se mêle à celle de Jeanne d’Arc, figure héroïque surannée toute habitée de violence, mêlée à une puissante pulsion d’amour et de vie. Cette jeune Jeanne tombe de cheval au cœur de la forêt sombre et inquiétante, elle tombe sans fin, étirant par sa chute ininterrompue la durée de sa vie utile.

Tout s’entremêle à l’image de l’écheveau de nos pensées, de nos souvenirs, de nos fantasmes, des prismes concurrents par lesquels on regarde le réel. Mais laquelle des deux Jeanne est la vivante? Laquelle est la morte? Jeanne dans sa chambre ou Jeanne dans sa chute? Où sommes-nous et quel temps est le présent?

LA VIE UTILE est inspirée du chantier d’écriture d’Evelyne de la Chenelière qui portait tout ce qui obsède l’auteure depuis l’éveil de sa conscience d’être. Sur le long mur du café-bar d’ESPACE GO, l’artiste a superposé pendant trois saisons des couches de mots, de lignes, de couleurs et de formes, à l’image du monde tel qu’elle se le représente : trouble, frémissant, instable et palpitant (au sens où sa chair palpite).

Pour répondre à cette écriture par le théâtre, Evelyne de la Chenelière (UNE VIE POUR DEUX; LUMIÈRES, LUMIÈRES, LUMIÈRES et LES LETTRES D’AMOUR) a souhaité retrouver la metteure en scène Marie Brassard, avec qui elle a collaboré pour LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE. Toutes deux engagées dans un théâtre qui défie ses propres formes et contours, elles proposent un conte métaphysique baroque et insolite qui nous plonge dans les eaux troubles de la mémoire, du rêve et de tout ce qui se façonne à notre insu.

Une coproduction ESPACE GO + Festival TransAmériques (FTA)
Avec la collaboration d’Infrarouge

Du 24 avril au 1er juin 2018