AN 6 (2016-2017)

Le monde est palpitant (au sens où sa chair palpite)

J’ai passé une partie des mois derniers à écrire des suites de mots.

Je voulais voir quel sens surgirait de ces mots alignés, se succédant librement, sans l’autorité d’une phrase pour les ordonner et les maintenir entre eux.

Je me suis donc prêtée à l’exercice du prélèvement, collecte anarchique d’éléments flottant dans ma mémoire, et je me plaisais à penser que j’écrivais comme d’autres dessinent, une image après l’autre, contours tracés sur le papier, reliés entre eux par le fil invisible d’une association aléatoire et mouvante.
Je voulais explorer cette zone intermédiaire qui se trouve entre le souvenir et l’oubli, ces sortes de limbes de la langue, là où le devenir est encore infini.

Ainsi, sur le mur du théâtre où j’écris, on a pu lire mon Répertoire de la promenade en forêt, mon Répertoire des animaux dans la Bible, ou alors mon Répertoire de l’autre.

Ces suites de mots sans construction grammaticale sont à l’image du monde tel que je me le représente : incertain, trouble, frémissant et instable.

Un monde palpitant.

Or, la langue, dans son architecture monolithique, représente bien notre volonté de retenir et de fixer ce qui ne cesse de nous échapper.
La phrase toute-puissante organise les éclats et les palpitations du monde, leur impose un assemblage immuable.
Elle attribue une qualité aux parties du monde, une durée au temps, une intention au mouvement.
Elle suggère, par sa nature même, que les choses ont un début et une fin.
Elle nous trompe.

Alors, au moment d’écrire, je me demande :
Comment dire le monde sans mentir aussitôt?

Vertige d’écrire sans recourir à la phrase

Vertige de vous écrire sans mentir

Au sujet du monde qui palpite sous nos yeux aveuglés

Il ne me reste plus qu’à vous offrir un répertoire, une suite de mots

Et vous laisser devenir les écrivains d’un monde palpitant

Car j’ai confiance en vous

Répertoire de ce qui palpite

cœur, veine, sang, poitrine, paupières, ailes, insecte, papillon, sève, oiseau, aubier, synapse, neige, en dessous, glace, feu, secousses, chrysalide, fontanelle, feuilles, battement, nouveau-né, entrailles, amour, élan, origine, vent, convulsions, fureur, maladie, sexe, mort, sommeil, rêve, crainte, ravissement, naissance, douleur, duvet, espérance, arbre, ébranlement, acharnement, cocon, embryon, persistance, lumière, émoi, lutte, encore, émoi, encore, lèvres, yeux, gorge, encore, émoi, soleil, chair, encore, spasme, vie, pourtant, encore, toi, encore

Evelyne de la Chenelière

Il faut tomber

L’artiste en résidence Evelyne de la Chenelière a invité l’artiste Olivia Boudreau à présenter une installation vidéo inspirée de son chantier d’écriture.

Olivia et moi
Evelyne de la Chenelière (© Julie Artacho)Peu familière avec les œuvres médiatiques contemporaines et même a priori intimidée par les démarches relevant de la performance et de la vidéo, j’ai eu un véritable choc esthétique devant le travail d’Olivia Boudreau.

Déjà, à lui seul, le titre de l’exposition rétrospective qui lui était consacrée, L’oscillation du visible, résonnait avec le cœur de ma pratique.

Devant les œuvres d’Olivia Boudreau, j’ai eu le sentiment de découvrir une artiste investie dans une recherche similaire à la mienne, mais usant d’un langage dont j’ignorais tout. (Je suis d’ailleurs chaque fois éblouie, presque envieuse, de constater que les artistes visuels parviennent, sans le recours du texte, à nous entraîner dans un monde de réflexions aussi riches et aussi complexes; un monde qui n’a rien à envier à la littérature.) Cette fois, déambulant dans L’oscillation du visible, mon éblouissement prenait une mesure tout autre : le terrain sensible et philosophique que nous parcourions au fil des œuvres présentées me paraissait interroger chacune des notions qui animent ma propre création : les modes de perception, le flux de conscience, l’habitude du regard, le temps et sa représentation, l’apparente absence d’événements, l’animalité dans l’homme, la vitalité de toute matière, ce qui est latent, en devenir, invisible, ce qui se dissimule sous les gestes les plus quotidiens…

J’ai alors voulu qu’Olivia Boudreau fasse œuvre à ESPACE GO.

Olivia a mis du temps à répondre à mon invitation. Elle tenait à découvrir si ce chantier d’écriture, auquel je l’invitais à réagir, constituait pour elle une matière fertile, un endroit d’où elle pourrait créer dans la continuité de sa démarche personnelle.

Puis, un jour, elle m’écrit ceci : « Quand je te dis que tes personnages m’habitent, je niaise pas. Je pense à eux tous les jours. Ils se sont installés en moi sous la forme d’une énigme. C’est très personnel. Je me sens personnellement concernée par ton texte, plus que je m’y attendais. »

Que ma création prenne la forme d’une énigme dans le regard d’une grande artiste, c’est le plus beau destin que je pouvais souhaiter à mon travail.

Parce que le sentiment d’être devant une énigme, c’est, selon moi, la forme que prend la vitale nécessité de créer.C’est donc avec une joie très profonde que je vous invite à découvrir ou à redécouvrir le travail d’Olivia Boudreau, qui nous pose à son tour devant l’énigme suivante :

Que reste-t-il après la chute?

Evelyne de la Chenelière
Artiste en résidence à ESPACE GO

 

 

Une personne d’environ ton âge,
lors d’une promenade à cheval, aurait chuté.
Sa tête aurait cogné sur une grosse pierre.
Cette personne aurait perdu connaissance,
elle aurait dormi très longtemps,
puis un jour elle se réveillerait
et elle ne se souviendrait de rien.

– Evelyne de la Chenelière
(extrait du chantier d’écriture)

Olivia Boudreau (Photo Luc Déry)Il aura fallu que Marty tombe de cheval pour devenir un personnage. Par ces mots, Evelyne de la Chenelière lui offrit un corps et du même coup, une mémoire. Je suis restée éblouie par cet événement : un être de fiction émergeant des mots. La chute de Marty questionne la manière dont se constitue la fiction et sa relation au réel. De là, j’ai voulu m’entretenir avec des cavaliers, qu’ils me parlent de leurs propres chutes. J’ai voulu comprendre ce qu’il y avait de véritable dans l’expérience de Marty.

Pour être bon cavalier, il faut tomber cent fois, disent-ils. Une chute à cheval est un instant fugace, quelques fractions de seconde. Un faux mouvement, un lièvre, le vent peuvent provoquer le pire. Les cavaliers tombent tous. Ils se font parfois très mal, des commotions cérébrales, des os brisés, des muscles déchirés. Malgré tout, ils remontent toujours.

Au creux de l’oreille de Sophie Cadieux, les enfants déposent une histoire de chute. Ces mots, entendus pour la première fois, traversent la comédienne pour se rendre à nous. Par cet exercice de mémoire, Sophie nous livre une bribe, un détail, une sensation. Ces quelques mots convient alors notre propre mémoire, les chutes réelles ou fictives qui sont en nous.

Puisqu’il faut tomber, sans quoi rien n’est possible.

Olivia Boudreau

 

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Installation vidéo d’Olivia Boudreau,
inspirée du chantier d’écriture d’Evelyne de la Chenelière

Interprète : Sophie Cadieux

Enfants : Alice Allard + Louka Amadeo Bélanger-Leos + Marie Babbini + Simon Brousseau + Mathys Clodion-Gines + Tristan Cordoba + Florianne Couillard + Maktar Dione + Estelle Fournier + Nicolas Guay + Frédérique Lagacé + Kosta Lapointe + Sarah Marentette + Raphaelle Patry + Alfred Poirier + Charlotte Racicot + Jasmin Ricard + Tanya V. Lavoie + Alice Valentine

Caméra : Marie-André Houde + Jean-Philippe Thibeault
Prise de son : Simon Lacelle

La chute

Dimanche 9 avril 2017 à 14 h – Activité gratuite

Idéation : Olivia Boudreau,
inspirée du chantier d’écriture d’Evelyne de la Chenelière

Interprètes : Florence Blain-Mbaye + Marie Brassard + Daniel Brière + Sophie Cadieux + Jasmin Ricard

Caméra : Julien Fontaine
Direction artistique : Geneviève Huot
Prise de son : Julia Innes
Montage : Olivia Boudreau
Monteur son : Luc Bouchard
Mixage sonore : Bernard Gariépy-Strobl
Aide à la production : Marwa Laquerre

« Une personne d’environ ton âge,
lors d’une promenade à cheval, aurait chuté.
Sa tête aurait cogné sur une grosse pierre.
Cette personne aurait perdu connaissance,
elle aurait dormi très longtemps, puis un jour
elle se réveillerait et elle ne se souviendrait de rien. »

– Evelyne de la Chenelière
(extrait du chantier d’écriture)


Une femme se réveille d’un long coma entourée de ses proches. Ayant perdu la mémoire, elle cherche à comprendre qui elle est. Dans une succession de courtes scènes, Marty fera l’expérience d’un passé et d’un futur qui ne semblent plus lui appartenir. Sans mots et sans souvenirs, comment s’affranchir?

Sur le long mur du café-bar d’ESPACE GO, l’artiste en résidence Evelyne de la Chenelière écrit depuis trois saisons des mots qui ont donné vie à un personnage clé, Marty. Pour confronter son écriture à d’autres univers, elle a invité la vidéaste Olivia Boudreau à créer une œuvre originale en s’inspirant de son chantier d’écriture.

En faisant tomber Marty de cheval et en la rendant amnésique, Evelyne de la Chenelière lui a offert un corps et du même coup, une mémoire. Remontant le fil des souvenirs perdus, Marty prend vit et sa quête d’elle-même devient inextricablement liée à un savoir partagé. L’artiste Olivia Boudreau s’est intéressée à ce passage, à cette émergence du soi depuis l’expérience collective.

Dans une première étape de création, Olivia Boudreau a réalisé Il faut tomber, une installation vidéo dans laquelle on pouvait voir Marty au moment de sa chute. Aujourd’hui, la vidéaste nous convie à la présentation de La Chute, un court-métrage qui raconte la suite de cette histoire.

RENCONTRE AVEC EVELYNE DE LA CHENELIÈRE

La projection sera suivie d’une discussion entre l’artiste et Evelyne de la Chenelière autour des thèmes du langage, de la mémoire, de l’écriture et de la mise en commun de l’expérience par l’art. Ce sera une occasion de réfléchir au processus très particulier emprunté par Evelyne de la Chenelière lors de sa résidence à ESPACE GO.

 

Photo : Luc Déry

OLIVIA BOUDREAU
Olivia Boudreau est une artiste qui s’intéresse à l’expérience de la perception à travers des installations vidéo, des films et des performances. Elle détient une maîtrise en Arts visuels et médiatiques de l’UQAM (2009). Récipiendaire du Prix Pierre-Ayot de la Ville de Montréal, elle fait partie de la sélection québécoise du Prix artistique Sobey en 2012, 2014 et 2016. Ses œuvres se retrouvent dans plusieurs collections, dont celles du Musée d’art contemporain de Montréal et de la Ville de Montréal. En février 2014, la Galerie Leonard & Bina Ellen lui consacre une première exposition solo d’envergure et fait paraître l’ouvrage L’Oscillation du visible qui retrace les étapes de cette exposition.

 

Photo : David Ospina

EVELYNE DE LA CHENELIÈRE
Auteure et comédienne, Evelyne de la Chenelière est l’une des figures les plus significatives de sa génération et de la dramaturgie québécoise actuelle. Son oeuvre compte de nombreuses pièces marquantes dont BASHIR LAZHAR qui a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par le cinéaste Philippe Falardeau, sous le titre de MONSIEUR LAZHAR. À ESPACE GO, Evelyne de la Chenelière a créé les pièces DÉSORDRE PUBLIC, LES PIEDS DES ANGES, UNE VIE POUR DEUX et LUMIÈRES, LUMIÈRES, LUMIÈRES en plus de jouer dans LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE et UNE FEMME À BERLIN. Artiste en résidence à ESPACE GO depuis trois saisons, l’auteure a entrepris d’écrire librement sur le mur principal du café-bar, en plus d’inscrire ses mots sur la façade du théâtre et les colonnes en devanture.

Cet intervalle

Jeudi 13 avril 2017, dès 20 h – Activité gratuite

Performance de Morena Prats
(Exploration du chantier d’écriture d’Evelyne de la Chenelière, artiste en résidence à ESPACE GO)

Avec la précieuse collaboration de Florence Blain-Mbaye + Rasili Botz + Catherine Cédilot + Benjamin Charrette + Joé Côté-Rancourt + Hélène Delavaud + Julien Éclancher + Sara Fauteux + Ariane Lamarre + Simon Loiseau + Marion Menan + Marc Parent + Nahéma Ricci

 

« Tandis que les nouvelles nous montrent des fragments du réel et prétendent à l’objectivité, nous les artistes fabriquons la fiction à partir de ces mêmes fragments, tout en mettant cette fiction en lumière. Quelle démarche est la plus objective? »

– Morena Prats

« Je recommence » sont les premiers mots écrits par Evelyne de la Chenelière sur le mur d’ESPACE GO. L’artiste interdisciplinaire Morena Prats s’inspire de ce recommencement pour présenter dans la grande salle une performance qui se situe entre le tableau vivant, la conférence, le théâtre et la danse. Dans cet intervalle, elle réévalue ce que « faire du théâtre » signifie pour elle. Cette pratique a-t-elle encore raison d’être et si oui, sous quelle forme?

Afin de répondre à ces questions, Morena Prats vous convie à un nomadisme à travers lequel errance optimiste et erreur (de la même racine errare) deviennent source de découverte. Dans cette performance, Morena Prats fera donc erreur/errance afin d’assembler autrement ses bribes de savoirs, de désirs, de peurs, de mots et d’images. Elle tentera ainsi de réorganiser le réel pour faire jaillir d’autres lectures. Morena Prats croisera la route des aèdes grecs, de l’histoire de l’art, des médias d’information et du corps en mouvement en tentant de réorganiser le casse-tête et relire le monde en réaffirmant l’importance d’errer, ensemble ou isolément.

Cette longue performance se veut une sorte de traversée de questions, de réflexions et d’images. Anti-climax, le public pourra entrer et sortir, afin que lui aussi, à son tour, erre/fasse erreur et réorganise le monde à sa guise. Car qu’est-ce que l’expérience esthétique sinon une expérience d’errance poétique, à la fois individuelle et collective?

 

Photo : Alex B. Martin

MORENA PRATS
Morena Prats a étudié le théâtre à Montréal, Avignon en France et à Minsk en Biélorussie avant de s’installer en Belgique. Sa carrière professionnelle l’a amenée à travailler comme interprète et dramaturge avec le Groupenfonction, le Nature Theater of Oklahoma, Jessica Gazon et Thibault Neve, Olivier Kemeid, le collectif transformiste Bas Nylon, Luce Pelletier, Bérengère Bodin, Jérémie Niel et Nadia Schnock. Elle a exposé son projet photo BOMB dans divers lieux à Bruxelles et à Montréal. Ses expériences professionnelles en tant que dramaturge, interprète et photographe l’ont menée à questionner la dramaturgie des corps en art : qu’est-ce qu’un corps raconte en soi? La juxtaposition de postures corporelles peut-elle générer une histoire?

 

Photo : David Ospina

EVELYNE DE LA CHENELIÈRE
Auteure et comédienne, Evelyne de la Chenelière est l’une des figures les plus significatives de sa génération et de la dramaturgie québécoise actuelle. Son oeuvre compte de nombreuses pièces marquantes dont BASHIR LAZHAR qui a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par le cinéaste Philippe Falardeau, sous le titre de MONSIEUR LAZHAR. À ESPACE GO, Evelyne de la Chenelière a créé les pièces DÉSORDRE PUBLIC, LES PIEDS DES ANGES, UNE VIE POUR DEUX et LUMIÈRES, LUMIÈRES, LUMIÈRES en plus de jouer dans LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE et UNE FEMME À BERLIN. Artiste en résidence à ESPACE GO depuis trois saisons, l’auteure a entrepris d’écrire librement sur le mur principal du café-bar, en plus d’inscrire ses mots sur la façade du théâtre et les colonnes en devanture.

Image du spectacle : JF Malouin