AN 5 (2015-2016)

Ravage

(ce lieu malgré tout)

Je ne ferai pas le procès du monde, même s’il nous malmène.

Je ne ferai pas le procès du temps, même s’il nous précipite vers la chute.

Je ne ferai pas le procès d’un système qui nous violente, je ne ferai pas le procès d’une religion qui nous aveugle, je ne ferai pas le procès d’une économie qui assassine, assaille, assèche, étouffe, broie et noie.

Je ne ferai pas le procès de la vie, malgré son insuffisance fondamentale, ni celui de notre espèce, qui ne cesse de se haïr elle-même.

D’ailleurs je ne ferai aucun procès; le monde a suffisamment de pourfendeurs, et moi je ne sais accuser que les coups (et encore).

Que puis-je faire, alors, moi qui n’ai pas l’assurance des agitateurs, pour tenter de transmuter le réel, pour essayer de déchirer mes propres ornières, de retenir ce qui meurt, de donner chair au temps, de percer des failles dans les impasses et voir apparaître, peut-être, le sens dans son battement instable?

J’ai choisi, un jour, d’investir ces lieux malgré tout que sont les théâtres, et j’ai choisi celui-ci pour m’y attarder, pour y inviter des rêveurs et rêver avec eux, pour donner plus d’espace à la parole, plus de parole à la parole.

J’ai choisi d’écrire sur un long mur dont le titre est Je recommence, pour recréer inlassablement et ainsi m’entretenir infiniment avec le monde, qui ne cesse de me surprendre.

Prenez le mot ravage, par exemple.

Hier encore, il ne m’inspirait que peur et destruction, laideur et chaos.

Et puis, un jour, mon ami de la campagne m’a appris qu’un ravage est aussi un endroit où les chevreuils se rassemblent pour affronter les rigueurs de l’hiver.

En hiver, si vous vous promenez en forêt, vous pouvez tomber sur un ravage, que vous reconnaîtrez par le désordre de la neige, par des traces de chevreuils, nombreuses et emmêlées, comme l’empreinte d’une écriture mystérieuse. Et vous verrez que le ravage est protégé par de grands conifères, qui cernent son contour de leurs longs bras résineux.

 La première fois que j’ai vu un ravage, j’ai pensé C’est ce qu’il nous faut! Un endroit pour survivre aux hivers, un lieu malgré tout, un refuge pour la beauté, une halte pour ce qui se dérobe! Un ravage! Un ravage! Il nous faut un ravage!

J’ai remercié mon ami de la campagne et je suis retournée en ville.

Depuis je recommence.

Inlassablement.

Et j’espère, avec vous, faire de ce théâtre un ravage.

Evelyne de la Chenelière

 

LES LETTRES D’AMOUR

Textes : Evelyne de la Chenelière + Ovide
Mise en scène et scénographie : David Bobée

Avec Macha Limonchik + Anthony Weiss (sangles aériennes) + Dear Criminals (Frannie Holder + Charles Lavoie + Vincent Legault)

« Quand tu m’as dit je ne t’aime plus j’ai pensé quel courage. Quel courage.
Ce n’est pas à moi que tu t’attaques, c’est à une armée de furies. Tu ne me reconnaîtrais pas. Je ne suis pas la femme pâle et résignée que tu as quittée après lui avoir dit je ne t’aime plus. »

Dans une chambre à coucher, une femme adresse une lettre d’amour à l’homme qui vient de la quitter. Une lettre sans cesse recommencée, à travers laquelle elle s’abandonne aux mots déchirants et passionnés de figures féminines de la mythologie, comme autant d’appels à l’être aimé et parti, comme un dernier contact érotique. Quand les mots s’épuisent, la musique les embrase et déchaîne la tempête qui sommeille. Il se met à pleuvoir dans la chambre… averse, foudre et vent.

Dans l’esprit d’une écriture épistolaire, l’auteure Evelyne de la Chenelière signe une longue lettre d’amour qui porte la parole d’une femme et suit la fulgurante évolution des sentiments exprimés face à l’absence de l’être aimé. Cette lettre est traversée par celles de Pénélope à Ulysse, de Phèdre à Hippolyte, d’Ariane à Thésée, de Didon à Énée, lettres dans lesquelles Ovide, poète romain de l’Antiquité, a donné une voix à ces femmes qui crient leur désir, leur manque, leur indignation, leur rage, et peut-être leur espoir d’un retour. Toutes ces lettres sans réponse nous rappellent qu’une peine d’amour est une peine d’amour depuis l’Antiquité, et qu’elle est sans doute la plus vieille douleur du monde.

Pour porter ces états amoureux hors du commun, le metteur en scène français David Bobée et la directrice artistique Ginette Noiseux confient ces mots à une seule voix, la comédienne Macha Limonchik. Elle sera accompagnée sur scène de l’acrobate aérien Anthony Weiss et du groupe montréalais électro-folk Dear Criminals qui signe la musique originale du spectacle. Le dispositif scénique bifrontal qui allie théâtre, vidéo, cirque et musique permettra au spectateur de plonger dans l’intimité tempétueuse de ces femmes trahies.

Après sa création à ESPACE GO, le spectacle LES LETTRES D’AMOUR sera présenté à Rouen et en tournée française au cours des mois qui suivront.

Cette création fait suite à la performance Drop imaginée à Jakarta avec l’Institut Français d’Indonésie.

Une coproduction ESPACE GO + Centre Dramatique National de Haute-Normandie + Théâtre de Caen + Grand Théâtre de Luxembourg

Avec le soutien du Consulat général de France à Québec et du Conseil des arts du Canada

Du 12 avril au 7 mai 2016

LES RÉSONANCES IMAGINAIRES

Installation sonore proposée par le concepteur sonore Julien Éclancher en lien avec le Chantier d’écriture d’Evelyne de la Chenelière.
Tout au long de la saison 2015-2016 dans le café-bar d’ESPACE GO

Mot de Julien Éclancher
Julien Photo ProIl y a quelque chose de fondamentalement sonore dans l’écriture d’Evelyne de la Chenelière. Peut-être même dans Evelyne tout entière, mais je laisse à d’autres le soin de se prononcer là-dessus! Il y a quelque chose de souterrain qui parcourt, qui structure, qui insuffle, qui organise l’énergie si particulière de son travail. Et je pense que ce quelque chose est accessible par le son. Le souffle de son écriture, ce rapport singulier au souvenir qui innerve son imaginaire, la convocation fugace de lieux et époques, cette vitalité jubilatoire et inquiète sont autant de facettes qui entrent profondément en résonance avec la pratique sonore. Ce mur constitue donc pour moi un terrain de jeu et d’expérimentation formidable.

Cependant le hall du Café-bar d’ESPACE GO est un lieu complexe pour le sonorisateur. Sa fonction ne favorise pas l’écoute et, par moment même, anéantit la possibilité d’entendre. Alors pour pallier à cette contrainte et aussi pouvoir pousser le plus possible cette collaboration qui s’offre à moi, je propose une participation en deux volets :

  1. Une installation qui durera la saison complète. Multiphonique, discrète et sur mesure, l’installation travaillera l’espace sonore pour nous permettre de pulvériser un peu du mur dans la salle, de le faire résonner dans le lieu. Dans cette installation, nous travaillerons autour de l’idée de recommencement, de souffle (le souffle dans l’écriture d’Evelyne est un sujet qui ne cesse de me fasciner!) et des espaces induits. Une installation sonore comme caisse de résonance discrète à l’installation murale sur le mode de la syntonisation des modes d’expressions.L’idée ici n’est pas de forcer l’écoute. Nous vivrons avec le brouhaha fébrile de l’avant-spectacle qui noie tout son, sans tenter de course à la puissance. L’installation sera pleinement accessible aux premiers arrivés et aux derniers à quitter l’espace.
  2. Suivra une version « concert » où les gens seront conviés en nombre contingenté à écouter une pièce sonore qui se déploiera dans la totalité du lieu au long de journées en de multiples représentations. Affranchis de la fonction déambulatoire de l’endroit nous pourrons alors aborder une thématique nodale et nettement plus complexe à traiter : l’impulsion. Le moment avant la création, avec la décision. L’instant de l’instanciation.

L’inspiration du guitariste avant la première note. Celle du marcheur avant chaque pas. Plus haut il était question du souffle de l’écriture dans l’optique de le faire résonner, ici il sera question de tenter de s’en inspirer, de le mettre en évidence, de faire sentir la richesse des possibles. Travail plus abstrait mais terriblement stimulant : tenter de faire se rencontrer deux sensibilités, deux « être au monde ».

Cette création est en lien direct avec mes recherches universitaires passées (sur la valeur narrative et la taxinomie de l’espace sonore) et futures (sur l’intégration de la pluridisciplinarité dans l’épistémologie sonore) ainsi que le vocabulaire sonore que je tente de forger au cours de mes différentes conceptions sonores au théâtre et au cinéma. On trouvera donc des paysages sonores (bords de mer, jardins, villages, etc.), des éléments vocaux des acteurs de la première saison, de la musique instrumentale originale, des sons de synthèses, des percussions, des mots prélevés du mur ou pas, etc.

Faire écho à la richesse de l’écriture par une forme de richesse sonore. Résonner dans la multiplicité des possibles sonores.

Julien Éclancher

LE BRUIT DU MUR

Déambulatoire sonore orchestré par Julien Éclancher
Inspiré par le souffle du chantier d’écriture d’Evelyne de la Chenelière

Mot de Julien Éclancher
Le projet Le bruit du mur est né de la généreuse invitation qu’Evelyne de la Chenelière m’a faite d’interpréter son chantier d’écriture par le son. Pour voir comment ses mots écrits sur le mur du café-bar d’ESPACE GO pouvaient résonner en moi. Pour croiser nos problématiques de création. Elle dans l’écrit, l’imaginaire, le souffle. Moi dans le paysage, la vibration, l’espace.

En septembre dernier, une première installation sonore, Les Résonances imaginaires, a marqué le début notre collaboration et s’est poursuivie tout au long de cette saison. L’idée était de proposer une installation qui accompagne l’évolution du mur d’Evelyne et la vie du Théâtre. Comme une zone sonore discrète en ajout à l’expérience de la lecture. Une tentative de douce pulvérisation du mur dans l’espace.

Cependant, nous voulions aussi mettre en place un temps dédié à l’écoute. Un moment où le son pourrait prendre son espace – sans discrétion – pour travailler pleinement les formidables ramifications du mur. C’est ici que Le bruit du mur vient pointer son nez.

Cette nouvelle installation multiphonique, qui se déploiera dans l’intégralité de l’espace du café-bar, est une invitation que nous vous faisons, Evelyne et moi, à découvrir notre collaboration sous un nouvel angle. Ce sera un temps d’écoute durant lequel les auditeurs pourront naviguer à leur gré entre les enceintes. Ce sera aussi un espace de rencontre avec nous. Une rencontre sonore déambulatoire ou une déambulation sonore accompagnée…

Ce sera l’occasion pour nous d’aborder les thèmes de la création et de la re-création, de la résonance et du temps. Ce sera également pour moi une chance de poursuivre mes recherches universitaires et artistiques sur la valeur narrative et esthétique de l’espace créé par le son. Mais, il sera surtout important pour nous de vous proposer un espace de discussion après l’écoute, pour prendre le temps de parler de son, d’espace, de création, d’écriture et… de mur.

L’invitation est lancée.

Julien Éclancher

Une production d’ESPACE GO
Dans le cadre de la résidence d’artiste d’Evelyne de la Chenelière

« Tu n’es pas certaine de ton contour »*

Œuvre de Marlène Gélineau Payette
Impression sur plexiglas
67 x 47 po
Avril 2016

* Phrase tirée du mur d’Evelyne de la Chenelière

Top exposition Marlène Gélineau Payette

Mot de Marlène Gélineau Payette

Quand Evelyne de la Chenelière m’a contactée pour que je témoigne par la photographie de la deuxième couche de son mur, j’ai tout de suite accepté. Elle connaît le plaisir que j’ai à suivre un artiste et son œuvre tout au long du processus de création.

J’ai toujours été sensible au travail d’Evelyne, à ses propos, aux réflexions de ses personnages, à son humour et à la finesse de sa langue qui me touche profondément. La première fois que j’ai entendu ses mots, je faisais partie de l’équipe de scénographie du spectacle DÉSORDRE PUBLIC. J’ai été happée.

Marlène Gélineau PayetteDurant notre entretien téléphonique, l’idée de la création d’une œuvre photographique inspirée du mur m’est venue assez rapidement. J’avais en tête depuis un moment de travailler la superposition des êtres et celle des traces de nos expériences, traces pratiquement indélébiles, enfouies en nous.

Quand je suis arrivée devant le mur, le travail d’Evelyne était déjà entamé. Les premiers mots et collages déposés sur un plexiglas constituaient la structure de la deuxième couche du mur, laissant transparaître des bouts de la première. Il allait de soi que je travaillerais sur ce matériau aussi.

Plusieurs visites du mur et quelques rencontres avec son auteure plus tard, photographiant des détails, des phrases, des mots, mon œuvre prenait forme tranquillement dans ma tête pendant que je suivais attentivement l’histoire de Marty, l’un des personnages du mur d’Evelyne. Dès lors, il me sembla clair que je parlerais de l’enfance, de l’apprentissage.

« tu n’es pas certaine de ton contour »

Cette phrase tirée du mur me ramenait à ma première idée sur les traces indélébiles enfouies en nous, sur mes traces, sur celles que je laisserai à ma fille, à mes enfants.