SONGE LIBRE

En salle de répétition, quand une série de gestes et de mots ont été répétés suffisamment, inlassablement, dans diverses positions, il m’arrive d’assister à des naissances.
C’est peut-être ma partie préférée.
C’est euphorique.
Parfois, l’acteur ou l’actrice s’en rend compte.
Parfois non.
Parfois j’en parle : « Ça vient de se produire! »
et on va prendre un verre.
Parfois je préfère le garder pour moi un moment,
aller boire seule.
Ça dépend.

Quand un personnage naît,
la machinerie s’allège.
On y croit, tout simplement.
J’irais même jusqu’à dire que le personnage lui-même se croit réel.
Il voyage sous les mots.
Il s’empare d’un corps.
Il est là,
sur le seuil, entre « jouer » et « être ».
Condensation de faussetés, il vit.

Le théâtre comme le rêve ont ça de rassurant : ils nous présentent la réalité comme une sensation qui s’emprunte, qui se fabrique. Capables de faire apparaître un monde, ils nous disent pourtant du même souffle « t’inquiète, c’est pas la vie », nous laissant, dans nos lits au petit matin ou au sortir d’une salle, moins saisissables que nous le pensions jusqu’alors.

J’aime rêver.
Y a-t-il meilleur contrat que le rêve?
Meilleur outil d’excavation?
Je crois que ce choc entre expérience sensorielle et intellectuelle a le pouvoir de nous révéler une partie cachée de nous-mêmes. (Je pense d’ailleurs que l’attention portée aux rêves devrait être une discipline citoyenne, un devoir, mais ça c’est une autre histoire.) Malheureusement, on ne peut que s’avancer seul.e dans le sommeil.
Impossible de trouver, au réveil, une personne ayant circulé dans la même fiction.
Impossible de dire, tout bêtement « Aide-moi à comprendre ce que j’ai ressenti » sans avoir à structurer la chose par les mots.
Impossible de rendre l’impression exacte, à l’abri de toute compréhension linéaire du monde.

Au cours de cette résidence de trois ans, je tenterai de mettre en scène des songes pour plusieurs témoins.

Puisse-t-on nous échapper un peu moins.
Puisse-t-on se sentir moins seul.e.s.

Solène Paré
Metteure en scène
Artiste en résidence

Repères biographiques

Après avoir complété un baccalauréat en Études théâtrales à l’Université du Québec à Montréal (où elle s’intéresse aux œuvres hybrides contemporaines), Solène Paré entreprend des études en mise en scène à l’École nationale de théâtre du Canada afin d’expérimenter les chocs que peuvent provoquer les arts plastiques au théâtre. Tout au long de son parcours, elle touche autant à l’écriture scénique (LA CLOCHE DE VERRE d’après Sylvia Plath au Prospero; U-V à l’École Nationale de théâtre) qu’à la mise en scène de textes contemporains (QUARTETT de Heiner Müller à l’École nationale de théâtre; VISAGE DE FEU de Marius Von Mayenburg à l’UQAM). Elle s’intéresse aux procédés d’écriture scénique à partir de matériaux non dramatiques et au courant post-dramatique. Les gender studies nourrissent sa démarche de metteuse en scène.

Solène Paré a travaillé à titre de codirectrice artistique du Jamais Lu en 2018. Elle planche présentement sur un projet unissant théâtre et cinéma d’animation, produit par Fantôme, compagnie de création qu’elle a cofondé en 2017. En 2018, la jeune metteuse en scène présentera une sortie de résidence dans le cadre du OFFTA en plus de participer au Séminaire en Avignon donné par la dramaturge Eva-Maria Bertschy.